N° 778 | du 15 décembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 décembre 2005

Des jeunes migrants abandonnés à la rue dans Marseille

Jacques Trémintin

Thème : Mineur étranger

Alors que l’opinion publique française s’émeut à la vue de clandestins prenant d’assaut les enclaves espagnoles en Afrique du Nord, elle ignore ce qui se passe sur son propre sol. Coup de projecteur sur les jeunes errants dans les rues de Marseille

C’est très régulièrement, que les bateaux en provenance de l’Afrique du Nord débarquent à Marseille leur lot de passagers clandestins. Filière permettant le passage illégal en échange d’une juteuse contrepartie financière ou manque de vigilance des autorités portuaires, toujours est-il que parmi les candidats à l’immersion dans une Europe perçue comme un véritable Eldorado, se trouvent beaucoup de mineurs. Au cours de l’été 2005, une trentaine de jeunes en provenance de Casablanca, âgés de 16 et 17 ans, sont ainsi apparus en centre-ville, notamment dans le quartier de la mairie. Ils ont très vite été repérés par les éducateurs du Service prévention nuit (SPN) qui sillonnent le centre de Marseille, de 20h à 4h du matin, allant à la rencontre des mineurs en fugue, en dérive, à la rue (lire le reportage dans Lien Social N° 609).

Au cours de l’une de ces tournées, le contact s’établit. La relation peut d’autant plus facilement se tisser, que certains membres de l’équipe parlent couramment arabe et connaissent bien les différents dialectes locaux, permettant ainsi d’identifier facilement la région de provenance. Mis en confiance, le groupe de jeunes explique être là depuis une dizaine de jours et avoir fait le tour des institutions. Aucune n’a accepté de les prendre en charge. Ni les foyers d’urgence, ni les juges pour enfants, ni même la brigade des mineurs n’ont considéré que ces adolescents relevaient de leur compétence. Par manque de place, sans doute. Mais aussi par volonté clairement affichée de garder les places disponibles pour les moins de 16 ans. Ces jeunes ne peuvent pas beaucoup compter sur leur famille quand ils en ont sur place, ni sur la communauté marocaine, guère empressée à entretenir à ses frais ces nouveaux venus. Il ne leur reste plus alors qu’à se débrouiller par leurs propres moyens. Et que faire quand on a faim et qu’on n’a pas un sou en poche ? C’est la débrouille.

Si les institutions sociales n’ont pas su proposer un accueil, il s’est trouvé des requins pour le faire, offrant le gîte et le couvert… en échange de faveurs sexuelles. Il arrive aussi que ces jeunes soient contactés par les milieux de l’économie parallèle pour assurer divers trafics. Certains ont commencé à se prostituer, d’autres n’ont eu comme seule ressource que le vol. En l’absence de toute solution, beaucoup ont continué leur errance : le circuit va de l’Italie vers l’Espagne (et inversement) en repassant régulièrement par Marseille. La quinzaine de jeunes qui est restée dans la cité phocéenne loge dans les sous-sols d’un kiosque à musique du centre-ville, au milieu des détritus et des rats. Le Service prévention nuit leur a proposé une aide. Un signalement a été adressé au procureur de la République, mettant l’accent à la fois sur la mise en danger d’adolescents confrontés au monde de la nuit et à ses risques mais insistant aussi sur les dérives possibles d’actes de délinquance et d’agression de jeunes cherchant à survivre ou tout simplement à manger !

Ils ont accepté d’être pris en photo dans leur « milieu de vie », photos qui ont été transmises avec leur accord aux autorités. Le parquet a pris aussitôt une ordonnance de garde provisoire et a saisi le juge des enfants, confiant au SPN le mandat d’accompagner un certain nombre de jeunes. Les plus motivés ont accepté. A commencé pour eux l’attente d’une place qui se libérerait dans un foyer : le délai le plus court fut d’une semaine… le plus long de trois mois. En attendant, ils ont continué à errer toute la journée. Le délai de réaction est devenu bien lent et semble avoir surtout été raccourci grâce à l’insistance du SPN. Il y a de cela quelques années, dès qu’il était repéré, un jeune errant était aussitôt pris en charge. Le juge des enfants de permanence le recevait. Même s’il devait être raccompagné dans son pays, il faisait aussitôt l’objet d’une mesure de protection. Aujourd’hui, les autorités semblent dépassées ou ont décidé de fermer les yeux…

Une course contre la montre

Cette gestion à la petite semaine constitue un véritable pousse-au- crime. Ces jeunes n’arrivent pas de leur pays avec l’objectif de piller Marseille. Contraints par la misère et l’absence d’avenir, ils ont d’autres rêves. À compter du jour où ils débarquent sur le port, s’engage une course contre la montre. Si les institutions sociales savent relever le défi, alors une action éducative peut se déployer. Mais si elles ratent le coche, il y en a d’autres qui sauront profiter de l’opportunité. Rapides, présents sur le terrain 24 heures sur 24, ce sont les pédophiles, les intégristes ou les trafiquants. «  C’est dans les premières semaines qu’il faut intervenir auprès de ces minots », explique Amed Charaabi, éducateur au SPN. « Si on les laisse plusieurs mois à vivre dans la rue et à s’habituer à y survivre, après c’est beaucoup plus dur de les aider à se réinsérer. Il n’est pas rare qu’ils repartent très vite des foyers qui les ont finalement accueillis. » Car ce monde qu’ils ont connu est plein de risques mais aussi plein de ressources tentantes. Lorsqu’au fil des semaines, on les voit changer de vêtements et arborer des vêtements ou chaussures à 200 €, on comprend très vite qu’ils n’ont plus forcément besoin d’aide.

Pourtant, ces adolescents qui vivent dans la rue sont finalement comme les autres jeunes de leur âge : frondeurs, rebelles parfois et surtout à la recherche de satisfactions immédiates. Pourtant, ils attendent qu’on les aide et sont heureux quand on s’intéresse à eux. Et l’action attentive, bienveillante, mais exigeante engagée par le SPN n’est pas pour leur déplaire. C’est là un pôle d’attraction potentiel qui peut faire le pendant aux dérives mafieuses qui les guettent. Encore faut-il que l’action engagée sache s’adapter et adopter les formes adéquates. L’expérience acquise depuis des années dans le travail de rue a montré l’importance d’agir sur le collectif, le groupe de pairs ayant à cet âge un rôle considérable. Les jeunes errants ne font pas exception. Même lorsque l’un ou l’autre accepte d’entrer dans un foyer, il rejoint fréquemment ses copains dans la rue et certaines nuits, il ne rentre pas. En effet, si l’action individualisée est importante, c’est bien auprès de la bande qu’il faut aussi intervenir.

Mais dans quel sens travailler : faut-il privilégier leur intégration sur place ou privilégier leur retour au pays ? « J’ai eu l’occasion d’avoir une communication téléphonique avec la mère d’un des jeunes qui vivait dans la rue. Elle m’a expliqué vivre seule au Maroc avec ses deux autres enfants. Cette dame m’a demandé de garder son fils car elle ne pouvait le nourrir. Elle comptait au contraire sur lui pour qu’il lui envoie de l’argent et ainsi puisse aider sa famille à survivre au pays. », explique Mohammedi Hamid, éducateur au SPN. Missionné par leur famille pour émigrer et trouver, par tous les moyens, des ressources à envoyer dans leur pays, ces jeunes sont placés devant un terrible conflit de loyauté. « C’est pourquoi, souvent, ils ne restent pas dans des foyers qui pourtant leur apportent la sécurité, leur donnent les moyens de vivre et de s’insérer. Le problème, c’est que cela prendra des mois ou des années pour qu’ils puissent avoir des ressources. Ils préfèrent parfois vivre dans la rue, se prostituer ou voler, ce qui leur permet de gagner tout de suite de l’argent et de pouvoir ainsi en envoyer tout de suite à leur famille », rajoute Mohammedi Hamid.

Action sociale ou répression ?

On connaît l’embolie qui s’empare des urgences des services hospitaliers quand les professionnels de première ligne, les médecins de ville par exemple, sont aux abonnés absents (lors des longs week-ends notamment). On peut faire le parallèle avec une structure comme le Service prévention nuit qui a dû faire face, seul pendant tout l’été, à ces jeunes fraîchement débarqués du Maroc. Le budget du service consacré à l’accueil d’urgence en hôtel avait été au mois d’octobre, dépensé aux quatre tiers ! Ce service ne peut fonctionner qu’en partenariat avec les dispositifs qui assurent un accueil résidentiel ou une insertion sur un long terme. Et pour que ces relais puissent jouer, encore faut-il que les moyens leur en soient donnés. « On s’est beaucoup ému des clandestins sénégalais et maliens refoulés des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, en Afrique du Nord et qui ont été lâchés par les autorités marocaines dans le désert, sans eau ni vivre. Mais je constate qu’en France, on ne fait guère mieux, puisqu’on n’est pas capable de faire autre chose que d’abandonner des adolescents sans moyens de survie ni projets dans le centre de Marseille qui, pour n’être pas aussi dangereux que le Sahara, n’est pas ce qu’on peut rêver de mieux pour ces jeunes ! », s’indigne Alain Lerussi directeur général de l’ARS, association pour la réinsertion sociale à l’initiative du SPN.

Il faut aujourd’hui le constater : l’apathie qui semble s’être emparée du dispositif social marseillais est de mauvais augure. Nous avons tous vu ces reportages télévisés tournés dans certains pays du tiers-monde, décrivant la terrible vie des enfants des rues, regroupés en gang, sniffant de l’essence, survivant grâce aux petits boulots, aux vols ou à la prostitution et confrontés parfois aux brigades de la mort qui les éliminent physiquement. Cela n’a plus le goût saumâtre de l’exotique. En 2005, dans une grande métropole d’Europe occidentale, il y a des adolescents de 16 ans qui, pendant des semaines, voire des mois, sont à la rue et ne mangent pas à leur faim. À l’heure où le gouvernement ne pense qu’à baisser les impôts de 3,6 milliards d’euros et où l’État est de plus en plus en peine pour assumer ses engagements financiers tant auprès des collectivités territoriales que des associations d’action sociale, l’avenir s’assombrit de plus en plus. Reste toujours la solution répressive…

Après tout, incarcérer les pauvres que la misère grandissante pousse à voler pour survivre, c’est un modèle qui marche aussi. On le voit s’appliquer au quotidien aux États-Unis. Les difficultés sociales ne vont pas en s’amenuisant, mais en se complexifiant. Et les modalités pour y répondre prendront dans les années à venir un cours bien différent selon que l’Etat choisisse l’action socio-éducative ou préfère laisser faire et ignorer le phénomène… ce qui débouchera inévitablement sur de la répression (lire le point de vue de Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny).


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