N° 778 | du 15 décembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 décembre 2005

Jeunes errants, entre politique d’accueil et aide au pays d’origine

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny, voit depuis longtemps défiler des mineurs étrangers en situation irrégulière. L’analyse et le regard qu’il nous propose ici apportent un éclairage sur l’origine du problème et ses perspectives

De quand date le problème des jeunes errants dans notre pays ?

En tant que juge des enfants, j’ai toujours connu des jeunes errants qui commettaient des vols. Mais c’était alors dans une moindre proportion et disons-le crûment, des enfants qualifiés de « roms ». Si l’on a longtemps considéré comme iconoclaste d’appliquer le concept d’enfant des rues à notre pays, ce l’est aujourd’hui beaucoup moins. C’est à partir des années 1995/1996 que ce problème a pris toute son ampleur. Cela correspond à l’effondrement des régimes de l’Est qui a suivi la destruction du mur de Berlin. Au flux des enfants d’Europe se sont ajoutés ceux venant du Maghreb, d’Asie et notamment de Chine.

Mais, si la majeure partie des enfants des rues est née à l’étranger, il ne faut pas négliger ceux qui, d’origine française, sont issus de familles en difficulté et sont en fugue. La montée de la pauvreté mondiale et l’ouverture de certaines frontières sont à l’origine de l’afflux de ces jeunes migrants, mais ces deux facteurs n’ont fait qu’accélérer un phénomène qui existait déjà auparavant. Car il y a toujours eu des familles qui adoptaient des stratégies pour échapper aux conséquences de la misère en envoyant leurs enfants en France pour qu’ils aillent à l’école ou travaillent. Les refoulements massifs décidés par les autorités politiques françaises ont eu pour résultats de modifier les modalités d’arrivée. Ils n’entrent plus dans notre pays par la voie officielle de Roissy où ils se faisaient d’ailleurs souvent volontairement repérer, mais dans les soutes des bateaux, dans les remorques des camions ou par train. Une fois arrivés, ils errent dans les rues jusqu’à ce qu’on veuille bien les prendre en charge, quand ils ne se présentent pas spontanément aux juridictions.

Comment le dispositif socio-judiciaire réagit-il à ces vagues de mineurs ?

D’une manière très hétéroclite. La décentralisation a eu pour effet de créer autant de politiques sociales qu’il y a de départements. Sans compter que ces politiques peuvent évoluer dans le temps. Certains conseils généraux ont accepté que l’aide sociale à l’enfance prenne en charge ces gosses, partant du principe qu’il y avait carence de l’autorité parentale ; d’autres ont refusé de le faire. Il est donc difficile de parler d’une réponse unique et linéaire sur l’ensemble du territoire. Par exemple, en Seine-Saint-Denis, nous n’avons jamais sollicité la protection administrative. Nous avons toujours pratiqué l’intervention judiciaire, en considérant que les enfants qui venaient soit tous seuls au tribunal, soit de la zone d’attente de Roissy — en provenance de l’étranger et sans parents — étaient en danger.

Ensuite, il est toujours possible d’affiner la démarche socio-éducative pour ceux qui sont réellement en situation difficile. Selon qu’on se situe à Brest ou à Strasbourg, à Lille ou à Marseille, l’action engagée peut donc être très différente. J’ai ainsi entendu, un jour où je me trouvais à Perpignan, que le Parquet avait donné pour consigne aux gendarmes de ne pas interpeller les enfants qui semblaient être en transit entre l’Espagne et l’Italie. Pour lui ces enfants n’étaient pas si en danger que cela et si on les accueillait au foyer de l’enfance, ce ne serait pour eux qu’une étape qui leur permettrait certes de se restaurer, se doucher et se reposer (ce qui finalement n’était pas si mal), mais qu’ils n’y resteraient pas plus de 24 heures. Pourquoi perdre du temps ?

Quelles sont donc les options éducatives que vous souhaiteriez voir privilégier ?

Il y a eu des innovations tout à fait intéressantes, comme cette association « Les enfants hors la rue » qui, sur Paris, ouvre une table d’hôte offrant gîte et couvert pour une nuit. Au travers de cet accueil court, l’objectif est de recréer un lien de confiance entre le gosse et une institution sociale pour voir s’il n’y a pas autre chose à faire. On est là dans le registre de la prévention. Mais, au sein des institutions d’éducation spécialisée, des initiatives tout aussi originales ont pu être menées à l’image de ce qu’a entrepris l’association Concorde à Montfermeil pour accueillir les enfants délinquants roumains confiés par le tribunal pour enfants. Leur action a permis de diminuer considérablement les fugues jusqu’alors assez systématiques dans les jours qui suivaient leur arrivée.

Mais cela restera toujours des bouts de ficelle. Il n’y a pas de réponses simplistes et manichéennes à une problématique complexe. La limite de notre action est bien illustrée par l’action de l’association « Jeunes errants » à Marseille qui ne s’interdit pas de favoriser le retour des enfants dans leur pays d’origine mais qui, en pratique, a d’énormes difficultés à y arriver. Car le problème est quand même lié avant tout à la grande pauvreté. Le salaire minimum en Roumanie est de l’ordre de 75 e par mois. Les familles roumaines ne prennent pas grand risque à envoyer leurs enfants en France. Au pire ils seront expulsés, au mieux ils recevront une formation et on pourra leur proposer la nationalité française et dans l’entre-deux, ils auront envoyé de l’argent au pays. Tant qu’il y aura un tel différentiel entre l’est et l’ouest de l’Europe et entre le nord et le sud, on aura des enfants des rues.

Vous n’êtes donc pas favorable au retour de ces jeunes dans leur pays ?

On a un bel exemple pour répondre à cette question Entre utopie ou escroquerie, chacun retiendra le mot qu’il veut pour désigner l’accord signé avec la Roumanie prévoyant le raccompagnement des enfants dans leur pays. Le nombre de mineurs ayant bénéficié de cette mesure est infime et parmi ceux effectivement retournés chez eux, beaucoup sont revenus en France ! Cela s’explique d’abord par la dette due aux filières lors du premier voyage. Si pour les pays de l’est, cela représente 200 $, pour des pays comme la Chine, c’est considérablement plus important : jusqu’à 30 000 $. Ce n’est pas en rentrant au pays qu’ils vont pouvoir la rembourser. Les mafieux qui voient rentrer les enfants qu’ils ont fait partir peuvent se retourner contre eux et leur famille : il y a des risques physiques.

Et puis, autre raison de l’échec du projet de retour : sur place, les politiques sociales n’ont pas suivi : la misère est toujours aussi prégnante. Ces parents qui envoient leurs enfants à l’étranger ne le font pas pour fuir l’opulence. Et l’on ne peut imaginer la mise en place de dispositifs spécifiques destinés uniquement aux enfants des rues rapatriés et pas aux autres ! Certains hommes politiques de gauche comme de droite argumentent qu’en gardant ces enfants dans notre pays, on ferait un appel d’air qui en attirerait inévitablement d’autres. C’est bien pourquoi, parallèlement, une stratégie de coopération et d’aide au développement s’impose. En fait, il faudrait tenir les deux objectifs en même temps : ne pas tordre le cou de nos grands principes qui veulent que la France soit une terre d’accueil — donc ne pas expulser les enfants de moins de 18 ans — et en même temps mener localement une politique pour éviter que des enfants n’aient comme seule solution d’avenir que de s’expatrier en faisant le pari que dans quelques années cette stratégie coupera court au flux migratoire.

On peut aussi imaginer que la formation apportée à ces enfants sur notre territoire leur permette plus tard de revenir chez eux pour contribuer à développer leur pays. Mais, et c’est là où c’est complexe, cela n’est pas forcément automatique. Un jeune, qui a vécu en France où l’on trouve à boire à tous les carrefours et où la démocratie garantit les libertés fondamentales, aura parfois bien du mal à retourner dans son pays pour travailler au changement économique et social et non pour intégrer les élites corrompues qui perpétuent le marasme. Il faut du temps pour faire ces ajustements. Et pendant une période historique que je suis incapable d’apprécier, on va devoir à la fois accueillir et mener une politique locale : c’est bien sur ces deux plans qu’il faudrait intervenir.


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