N° 521 | du 2 mars 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 2 mars 2000

Des jeunes à la mission locale pour saisir une chance de s’en sortir

Laurence Wurtz & Marc Cheb Sun

Thèmes : Insertion, Mission locale

À Paris, rue de Châtillon, comme dans plus de 300 autres dispositifs semblables en France, on aide les exclus de 18 à 25 ans à construire un parcours d’insertion. On les accueille, les écoute, les diagnostique, les oriente, voire on les soigne pour les « bobos » les plus urgents. En 1998, ils ont été plus de 1500 à pousser la porte pour demander un petit ou un grand coup de main.

La mission locale du XIVe de Paris ne ressemble à aucune autre. Passez le portail, suivez le chemin à travers le jardin et entrez dans cette bâtisse, véritable maison bourgeoise sur trois niveaux. Au rez-de-chaussée, niveau accueil, des informations sont affichées sur les différents tableaux : comment devenir français, quelles démarches effectuer pour son immatriculation à la Sécurité sociale, des propositions de spectacles à des prix raisonnables… Niveau trois : salles pour les entretiens individuels, ateliers de recherche d’emploi, de découverte des métiers, espace cyber-emploi…

Installée depuis cinq ans, rue de Châtillon, l’équipe suit environ deux mille cinq cents jeunes. Les missions locales et PAIO (Permanences d’accueil, d’information et d’orientation) existent depuis 1982. Conçu au départ comme une réponse conjoncturelle à l’accroissement du chômage des jeunes, ce dispositif s’est peu à peu inscrit dans un cadre structurel. Résultat : plus de trois cents missions locales et presqu’autant de PAIO en 1999. Les PAIO accueillant les jeunes de 16 à 18 ans, alors que les missions locales travaillent avec des jeunes jusqu’à 25 ans. Financées par l’Etat et les collectivités territoriales, elles sont présidées par les élus.

Leur rôle ? Poser un diagnostic général de la situation pour chaque jeune qui le demande et trouver l’ensemble des solutions pour son entrée dans la vie active. L’équipe du XIVe, composée de vingt-deux membres, dont dix conseillers, accueille, oriente, et met en relation. « Nous assurons l’interface entre le public et les institutions. Notre travail consiste à écouter, diagnostiquer, et à mettre en œuvre les dispositifs nationaux », résume Dominique Lucas-Creps, directrice de la mission locale.

En 1998, environ 1500 nouveaux jeunes ont été suivis par cette mission locale, qui couvre les VIe, VIIe, XIVe, XVe et XVIe arrondissements. Des jeunes en difficulté dans le 16e arrondissement de Paris ? « Les jeunes du 16e qui fréquentent la mission locale sont essentiellement d’origine étrangère, enfants du personnel. » En moyenne, un conseiller reçoit 350 jeunes sur l’année. Un tiers n’étant venu qu’une ou deux fois pour régler des situations relativement simples (entrée en formation ou en emploi direct). Un tiers encore devra être suivi environ trois à cinq fois et le dernier tiers impliquant un suivi lourd, voire très lourd amenant les conseillers à jouer un rôle très voisin de celui d’un travailleur social (estimations de la mission locale).

En plus de l’orientation et de l’accueil, les missions locales ont également un rôle à jouer au niveau social. Parce qu’avant de trouver des solutions d’emploi, il faut avoir stabilisé sa situation personnelle. Ainsi, une permanence de la CAF (Caisse d’allocations familiales) et de la CPAM (Caisse primaire d’assurance maladie) est assurée au sein même de la mission locale. « Notre plus gros problème, c’est le logement. Il y a des jeunes à qui on pourrait trouver un emploi, mais qui n’ont pas de logement fixe. » C’est le cas de Sébastien suivi dans ce cadre précis, dans le département des Hauts-de-Seine. « Avant tout, le boulot c’est essayer de mettre de l’ordre dans ma tête et dans mes papiers, dans mes démarches. Quand on les trimbale dans une valise, il faut avoir affaire à quelqu’un qui puisse prendre du recul, avec de la méthode. C’est pas facile à trouver. Surtout si on veut plus que de l’assistanat. Le but c’est arriver jusqu’à un job ! C’est comprendre que tout marche ensemble. Alors on reprend tout à zéro et on fait de l’ordre. C’est des choses que j’arrive pas à faire seul : savoir par quel bout prendre les problèmes… » C’est l’histoire du serpent qui se mord la queue…

Plus de 50 % des jeunes accueillis par les conseillers ne sont plus dans leur famille. C’est pourquoi, si le but principal des missions locales consiste à aider les jeunes dans leurs recherches d’emploi ou de formation, leur rôle ne peut pas se limiter là. Sébastien : « Même le fait de venir ici n’était pas évident… Ce n’est déjà pas quelque chose que l’on ne fait pas spontanément si on n’a pas un minimum d’encadrement. ». « On traite autant des questions d’emplois que ce qui concerne le social », souligne Dominique Lucas-Creps. Ici, on n’a pas attendu le gouvernement et son programme Trace (Trajet d’accès à l’emploi) pour recentrer l’action de la mission sur les publics les plus en difficulté. C’est pourtant bien dans ce cadre-là que Sébastien a été lui « amené jusqu’à la mission locale ». Sébastien ne manque pas d’humour : « Un véritable accompagnement et au sens propre s’il vous plaît ! »

Ce programme axe son action sur les jeunes exclus de la vie professionnelle, pour raisons sociales, personnelles… Les missions locales et PAIO ont en charge sa réalisation (lire l’interview de Hubert Peurichard, délégué général à l’insertion des jeunes). Rue de Châtillon, depuis deux ans, on a recentré l’action vers les publics les plus en difficulté. « On n’inscrit plus les Bac + 3 et plus, on se contente de les renvoyer vers les structures adéquates, comme l’ANPE ou l’APEC (Agence pour l’emploi des cadres) », explique Dominique Lucas-Creps. De plus, la mission locale a passé une convention avec l’AFIJ (Association pour faciliter l’insertion des jeunes diplômés) pour faciliter l’insertion professionnelle des jeunes diplômés, qui viennent grossir les fichiers de la mission depuis deux ans. Ce partenariat, initié pour délester la charge de l’équipe de la mission locale, a une deuxième mission. En effet, les conseillers constatent des discriminations à l’embauche à l’encontre des jeunes diplômés d’origine étrangère.

« Avec ce partenariat, ils ont plus de temps et de moyens pour leurs recherches. On est là pour du qualitatif », rappelle Dominique Lucas-Creps. De fait, la mission locale gère également les problèmes annexes, mais handicapants, qui empêchent souvent le jeune de trouver une formation ou un emploi. Questions sociales, de logement, psychologiques… 70 % des jeunes qui passent à la mission locale n’ont aucune ressource, 28 % vivent dans des situations extrêmement précaires concernant le logement. « Or, les réponses qu’on va apporter concernant l’avenir et le désir professionnel du jeune dépendent des ressources et du logement ».

C’est pourquoi ici, une psycho-clinicienne assure une présence à mi-temps. La mission locale travaille également en relais avec des assistantes sociales. Les jeunes qui passent la porte de la mission locale sont envoyés par les services sociaux, les associations. Ils sont 35 % à venir par ce biais. 25 % sont envoyés par les ANPE, le reste arrivant grâce au bouche-à-oreille. « Ils viennent ici avec, en tête, l’idée que c’est leur chance de s’en sortir. Les conseillers orientent et accompagnent le jeune dans ses désirs professionnels. Mais beaucoup n’arrivent pas à se déterminer, ou bien leurs désirs sont irréalistes. On casse des projets pour en reconstruire d’autres avec eux. »

En 1998, sur 1500 jeunes, 797 contrats ont été signés (parfois, deux pour un même jeune). Mais, « mettre à l’emploi » ne signifie pas pour autant que le jeune est sorti des galères. Rue de Châtillon, l’équipe a constaté que, si un grand nombre de jeunes accèdent à l’emploi, beaucoup d’entre eux ne dépassent pas la période d’essai ou ne terminent pas leur contrat. L’insertion professionnelle se limite encore trop souvent au placement à l’emploi. « Or elle doit permettre d’assurer le maintien dans le poste, d’autant plus que les raisons qui font échouer les contrats sont souvent d’ordre social. »

Depuis deux ans, la mission locale travaille en partenariat avec un cadre des ressources humaines, qui propose aux jeunes des simulations d’entretien d’embauche et leur donne des conseils. Première étape que l’équipe souhaite développer, en offrant la possibilité d’un accompagnement extérieur. La mise en place d’un réseau de parrainage a également été initiée. Un réseau qui renforce le suivi et l’action dans le temps et le champs hors mission locale. Ces individus-parrains, pour la plupart encore dans la vie active, jouent un rôle de soutien auprès des jeunes, en instaurant des relations de confiance beaucoup plus étroites, dues au fait qu’ils suivent un nombre réduit de jeunes. De fait, les contrats signés par les jeunes passés par la rue de Châtillon ont été majoritairement des CDI.

C’est pourquoi, si certaines exigences du programme Trace sont réalisables, selon Dominique Lucas-Creps, d’autres ne tiennent pas compte de la réalité des choses. Tout dépend en fait des problèmes auxquels sont confrontés les jeunes qui entrent dans le dispositif. L’avantage de Trace existe néanmoins. « Cela nous permet de compléter ce que nous faisons. » À la mission locale du XIVe, ce programme permet de travailler avec un opérateur extérieur (un organisme de formation). Cet opérateur effectue un suivi beaucoup plus fréquent auprès des jeunes entrés dans le programme. Cela revient à développer un accompagnement et un suivi renforcés.

Du coup, Trace et les emplois-jeunes ne visent pas tout à fait les mêmes publics. En effet, si les emplois-jeunes ont été créés pour mettre à l’emploi des jeunes qui n’arrivaient pas à entrer dans la vie active, ils sont également ouverts aux Bac et plus. Qualifiés ou moins, ce dispositif vise les jeunes employables, c’est-à-dire qui vont suffisamment bien. Trace, quant à lui, vise les jeunes exclus, cumulant des difficultés qui les empêchent de trouver un travail. C’est donc un suivi approfondi vers l’employabilité, pour arriver, pas à pas, vers l’autonomie. L’intérêt, c’est aussi que le jeune signe un contrat qui l’engage. « Ça formalise les choses et ça l’aide à se prendre lui-même plus au sérieux », estime-t-on rue de Châtillon. L’an dernier, la mission locale a suivi et fait signer soixante-dix jeunes.

Les prévisions pour l’an deux mille : cent trente contrats supplémentaires. Parce que, c’est encore l’un des paradoxes de ce dispositif, des quotas sont fixés. Paradoxe ? Pas si sûr. Cela permet au moins de véritablement suivre ces jeunes. Rien ne sert de multiplier les contrats si, au final, on ne peut assurer un service de qualité égal pour tous. « Trace, on le faisait déjà. Mais son mérite c’est de poser des questions par rapport au suivi des jeunes. Ça recentre peut-être le travail de certaines missions locales vers les publics les plus en difficulté. Le mauvais côté, c’est que les jeunes très en galère, il nous faut trois, quatre ans pour les sortir de la situation. Croire qu’on peut les mettre à l’emploi au bout de dix-huit mois, ça me fait rigoler. Dix-huit mois, c’est trop juste ! »

A long terme, ce système risque de les envoyer tout droit vers des emplois non qualifiés pour répondre aux objectifs. Effet pervers du dispositif. À la mission locale du XIVe, on se demande également s’il est pertinent de créer un public prioritaire chez les jeunes. Cette mesure ne va-t-elle pas les stigmatiser davantage ?

Sébastien : « Faut pas se voiler la face et faire semblant de ne pas voir les problèmes spécifiques. C’est comme pour les Noirs et les Arabes… Parmi les jeunes suivis, je suis un des seuls Blancs. Les Gaulois trouvent plus vite du boulot et plus vite un appart… Un jeune Noir à la rue, il est pas près d’en sortir. Et c’est pas demain que ça changera… »


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