N° 652 | du 6 février 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 février 2003 | Joël Plantet

Cafés socio, bistrots du social, cafés citoyens

Des lieux pour construire une pensée collective

Thèmes : Travail social, Sociologie

Il suffit parfois de changer de cadre pour que certains débats élargissent leur audience. C’est apparemment ce qui se passe depuis quelque temps avec les cafés socio, bistrots du social, cafés citoyens... Peu ou prou reliés au travail social, ces lieux de rencontres se multiplient et connaissent un certain succès. On en trouve à Paris, Toulouse, Caen, Nîmes et un peu partout ailleurs. Reportages et enquêtes dans quelques-uns d’entre eux

Le tangage de l’époque est tel que les interrogations se font, tous azimuts, de plus en plus nombreuses. Rares sont ceux à ne pas se demander où va, de ce pas décidé et apocalyptique, notre monde. Nos attitudes sociétales en regard de l’environnement, de l’éducation, du savoir-vivre ensemble (et tutti quanti) ne cessent de questionner.

Des lieux émergent qui, s’ils n’apportent pas forcément de réponse, ont le mérite de poser des questions et d’en débattre. Ces rencontres peuvent être animées par des citoyens ou par des professionnels dans des cafés. Ces endroits constituent alors des lieux souples, conviviaux, vivants, permettant la rencontre, pouvant être complémentaires d’actions de formation classique. Ainsi les cafés socio ou sociaux, bistrots du social, cafés citoyens relèvent de partenariats divers, ne s’adressent pas forcément aux mêmes publics, et n’ont pas tous les mêmes objectifs. Mais ils participent, de fait, au renforcement du tissu social.

Prenons un premier exemple : les conditions de l’intervention éducative sont, de l’avis général, rendues plus complexes et plus difficiles par les temps qui courent : nouveaux publics, nouveaux territoires, nouvelles politiques… Il semble toutefois, pour certains, que cela puisse entraîner une forte dynamique de travail dans de nouveaux lieux.

Les espaces pédagogiques des Cemea

Conjointement mis en place par le Centre régional de formation aux métiers de l’éducation et de l’animation (CRFMEA Midi-Pyrénées) et par l’association Olympe de Gouges — qui gère des établissements pour femmes en difficulté — un café pédagogique démarrait ses activités plurielles en janvier 2001 à Toulouse : présentation de pratiques professionnelles et de projets innovants, ouverture au public pour des échanges informels, rencontres trimestrielles avec des experts, groupes de réflexion autour d’une thématique commune [1]… Dans le comité de pilotage, on rencontre deux directeurs de CHRS, un éducateur, des formateurs, une chef de service, un avocat, une psychologue…

Axe essentiel, le café pédagogique doit permettre, en l’occurrence, de prendre de la distance par rapport à une pratique quotidienne de travailleur social, de découvrir des expériences innovantes et de confronter ses pratiques. En outre, il s’agit également d’approfondir une réflexion et de se « co-former ». Le premier mardi de chaque mois est ainsi consacré à des thèmes concernant l’ensemble des acteurs du social ou à la présentation de pratiques ou de projets professionnels : il s’agit des rendez-vous pédagogiques.

Établi au bout de six mois de fonctionnement, un premier bilan avait fait apparaître qu’ils avaient touché plus de cent cinquante personnes — quoique limités à trente participants par séance —, dont certaines avaient participé plusieurs fois, avec une nette majorité d’éducateurs, quelques animateurs et assistantes sociales, âgés pour la plupart entre 30 et 50 ans. Les trois premiers thèmes avaient concerné la parole des usagers, les violences faites aux femmes et la question du risque chez l’adolescent. D’autres ont suivi, sur la parentalité, l’Europe sociale, la création et l’insertion, l’errance, AZF ou, récemment, les centres fermés.

Une fois par mois, en soirée et autour d’un invité, des débats « ouverts aux travailleurs sociaux et à tout citoyen investi dans les problématiques actuelles du social et du travail social » traitent de thèmes tels que l’insertion ou l’autorité parentale, toujours articulés aux questions de l’accompagnement, des fonctions éducatives et des projets professionnels. Les quatre objectifs avancés résument bien l’intérêt de cet espace de parole : découverte d’expériences et ouverture aux innovations, développement du travail en réseau, évaluation collective, et mise à l’épreuve de ses capacités d’explicitation de ses choix.

Un café social, des cafés socio

Mais le café social peut revêtir une tout autre définition. Au début de cette année, un lieu d’accueil atypique — 160 m2 en rez-de-chaussée — se créait en plein XXème arrondissement parisien : l’association Ayyem Zamen [2] se propose d’y recevoir des personnes âgées migrantes vivant à Paris. On les appelle ici des chibanis (chib signifiant cheveux blancs en arabe dialectal). Pour la plupart d’entre eux, nous explique-t-on, un retour au pays représenterait une migration à l’envers et une grande violence. Le fondateur et directeur du lieu, Moncef Labidi, estime avant tout qu’ils sont porteurs de savoir-être, de savoir-faire, mais que « leur non-demande est assourdissante ».

Alors comment ça marche ? L’équipe sera composée d’une assistante sociale (plein temps), de quelques animateurs et d’une trentaine de bénévoles. Une permanence d’écrivain public sera assurée. Dans ce café social d’une capacité d’accueil de cinquante personnes, des ateliers fonctionneront : mosaïque, mémoire, photo, santé, poterie, jardinage… Des récits de vie seront collectés ; Internet permettra des échanges avec les pays d’origine ; une pièce intime sera réservée pour des entretiens tranquilles ; des voyages culturels seront organisés. Un travail en direction des femmes sera tenté, en lien avec certaines associations de quartier. C’est d’ailleurs l’association voisine de femmes Travail, mode d’emploi qui s’est chargée de la décoration intérieure à l’ouverture du local.

Professionnels et bénévoles y dispenseront des conseils ou une aide administrative sur l’accès aux soins, au logement ou pour la retraite.

Un salon de thé permet à chacun et à tous — hommes et femmes — d’évoquer « leur histoire à la fois universelle et particulière », l’objectif étant de faire reculer la solitude, de créer du lien social dans le quartier. Des projets sont en cours, dont des voyages vers des pays méditerranéens, « afin de renouer avec les images du temps jadis »… Des portes ouvertes ont eu lieu les 17 et 18 janvier derniers. L’inauguration officielle est prévue pour début mars prochain.

Une naissance

Café social ou café socio ? En fin d’été 2002, une quinzaine de personnes se réunissaient dans un centre social d’un quartier de l’est parisien. Il s’agissait de faire émerger une nouvelle association, qui va joliment se dénommer Éducation, art du possible [3]. Ils et elles sont éducateurs ou AS, enseignants, journaliste, étudiants, sociologues, libraire ou restaurateur (lire l’interview de Michel Chauvière).

La discussion s’engage à partir de la proportion de travailleurs sociaux sur ce que ne doit pas être ce café socio : ni un groupe d’aide à la parentalité, ni un lieu de conseil, en aucun cas une occasion d’implication thérapeutique ; les gens doivent y venir « par eux mêmes et pour eux-mêmes », en citoyens. Pour être parfaitement clair, les éducateurs n’ont pas à y « amener » des familles. Un parallèle est fait avec d’autres initiatives — CLARIS (Laurent Mucchielli) ou Intermède (Laurent Ott) —, en se situant résolument sur la promotion des débats et des échanges relatifs aux enjeux posés par les questions d’éducation, et ce de façon transversale.

À l’initiative des géniteurs les plus impliqués, un texte fondateur — Où va la protection de l’enfance ? — a aidé à faire poindre le projet, muni d’une vaste question centrale : dans le contexte actuel, comment permettre aux jeunes de se construire individuellement et socialement pour faire vivre la société de demain ? Trois grands axes d’orientation, plutôt ambitieux, seront alors discutés : un café socio réuni tous les deux mois ; la promotion d’une pensée collective, par tous moyens appropriés (organisations de colloques et de rencontres, publications diverses, etc) ; enfin, une dimension internationale susceptible de faire rencontrer, sur des questions générales d’éducation, les pensées et pratiques d’ailleurs. La connexion avec la mouvance Porto Alegre est un des axes retenus. Une revue électronique est proposée pour faciliter les échanges. Article par article (on en compte 19), les statuts sont épluchés et affinés, précisés ; la parution au Journal officiel se fera le 12 octobre 2002. Objet final : promotion de la réflexion sur le thème de l’éducation ; favoriser les échanges entre les parents, les enfants, les professionnels, les institutions éducatives et les citoyens en lien avec la vie des quartiers ».

Le 23 septembre, c’est le grand jour, premier café socio sur le thème « Abus ou absence d’autorité ? ». Quelques affichettes ont été scotchées dans le quartier, et quelques réseaux voisins alertés. Nordine, le patron du XXème Art — café récepteur, café hôte —, accueille les premiers visiteurs. Bientôt une soixantaine de personnes sont installées. Présentation de l’association, et de ce premier débat.

Et celui-ci part comme un sketch ! « Chacun semble faire aujourd’hui ce qu’il veut dans l’espace public », dénonce d’emblée un ancien permanent syndical, cf. le non respect des règles de circulation routière ou les déchets sur les trottoirs, etc. L’autorité de l’État est défaillante, où est donc passé le civisme ? — « Je me sens visée, je viens de prendre à vélo un sens interdit », rétorque benoîtement une participante en pointant l’hégémonie de la voiture et en dressant un parallèle : « Si le parent prend trop de place, l’enfant n’écoutera pas ; il y a un équilibre à trouver ».

L’autorité peut-elle et doit-elle s’adapter à une situation, à un contexte ? Qu’est-ce qui fait autorité ? Celle-ci ne serait-elle finalement que la généralisation des normes ? Comment la concilier avec de nécessaires prises de liberté, voire l’éventuelle transgression de certaines règles communes ? Dans la discussion — vivante, animée, appuyée sur la vie professionnelle et personnelle des participants… —, quelques axes surgiront : autorité, compétence et pouvoir, ou autorité et culture d’origine… Émergeront en fin de séance quelques réponses sur ce qui fait autorité : la relation ; le groupe ; la reconnaissance (on nous impose le pouvoir, mais on nous confère l’autorité) ; la qualité de la rencontre…

De l’avis général, la prise de parole y a été libre, sans langue de bois. Sur un sujet éminemment vaste et prometteur, le débat n’a pas explosé en mille gerbes stériles. Des idées ont été émises ; un appel à contributions — comptes rendus, remarques, apports libres — est lancé : « Nous réfléchissons actuellement à différentes formules quant à la publication de cette « pensée collective ». Quelques réactions parviennent après séance : une femme en relation avec un détenu envoie à l’association la contribution de celui-ci sur le sujet, par exemple… À la séance suivante, quelques bouquins seront apportés, étayant la réflexion : La Fatigue d’être soi, du sociologue Ehrenberg, Sociologie de la famille contemporaine, de Singly, ou Une histoire de l’Autorité, de Mendel.

Le dernier café socio d’EAP s’est tenu fin janvier 2003 : Violences à la télé : qu’en faire avec les enfants ? Quelques idées fortes y ont été émises, sur la violence de ce qui est montré et la violence de ce qui est tu. Tout au long du débat, la question centrale est restée : face à cette télévision, comment demeurer ou devenir, concrètement, parents ou éducateurs ? Aujourd’hui, EAP compte quelques dizaines d’adhérents, auxquels s’ajoutent une cinquantaine de sympathisants, qui recoivent comptes rendus et nouvelles de l’association.

Les Bistros du social du Clicoss 30

Café socio ou bistrot du social ? Un dossier de La Gazette de Nîmes intitulé Le boom des cafés à thème, avait rangé mi-octobre dernier le Bistrot du social aux côtés de ses congénères locaux : café occitan, café chansons, café poésie, café jeux, café toro, café des parents, etc. Ici, les sujets sont liés, serrés au travail social, et l’accès libre et gratuit. En fin d’année 2002, une note avait d’ailleurs été diffusée aux travailleurs sociaux, dans laquelle était précisé l’esprit des débats proposés : ceux-ci « constituent un exercice de liberté, ce qui implique un certain nombre de règles. Ils doivent être libres et gratuits. Rien ne doit entamer l’indépendance de l’animateur : le prosélytisme n’y a donc pas sa place »…

Apparus dans le Gard, les Bistros du social s’adressent clairement à « tous les acteurs concernés par le travail social et l’insertion », qu’ils en soient professionnels ou usagers. Tous les troisièmes jeudis du mois, un coup à Alès, un coup à Nîmes [4]. Les deux premières séances ont respectivement eu lieu les 17 et 21 octobre 2002. À Nîmes, une trentaine de personnes, dont les trois quarts sont travailleurs sociaux (beaucoup de jeunes assistantes sociales).

Dégagé en tout début de séance (rien donc de préparé à l’avance), le thème en sera la représentation des professionnels du travail social par les usagers. Les interventions convergent sur les difficultés rencontrées, une image dégradée, et des exemples d’agressivité des usagers sont apportés… Quelques personnes, qui ne sont pas des travailleurs sociaux — peut-être des usagers ? —, sont présentes dans le café, mais n’interviendront pas… au moins pour cette fois-ci. Les prochains thèmes aborderont peut-être les principaux sujets de préoccupation, autour de l’employabilité ou du RMI.

À Alès quelques jours plus tard, une dizaine de personnes (seulement, ont regretté certains) — AS, agents d’insertion, travailleurs sociaux de tout poil… — sont venues parler de leur travail avec des bénéficiaires du RMI, des difficultés d’application du plan local d’insertion (PLI), des problèmes parfois posés au plan de la déontologie, sur le mode : « Qu’est-ce que l’on nous demande de faire ? »… « Il y a peu de champs sociaux qui échappent aujourd’hui à la sphère de l’intérêt, ou qui ne prêtent pas le flanc au durcissement catégoriel de la pensée », observent, plutôt désabusés, les initiateurs.

Les cafés citoyens, les cafés politiques

Café socio, café citoyen ? Il existe des formules beaucoup plus généralistes que les initiatives susnommées. Créer les conditions d’un véritable débat sur les problèmes de société est par exemple le propos de l’association La nouvelle Arcadie qui estime que si le peuple se trouve à l’origine de la légitimité de l’action politique, ne le consulter qu’au moment des élections est insuffisant. Pourquoi ce nom ?

L’Arcadie est une région grecque qui, « dans la poésie bucolique latine et hellénique, était représentée comme le pays du bonheur, le pays idéal », précisent en toute simplicité les deux initiateurs du mouvement qui souhaitent « renouveler cet état d’esprit porteur d’un idéal de société ». Trois villes fonctionnent actuellement avec ce nouvel outil, pas si éloigné des cafés philo, naguère en vogue. « La politique n’est pas un métier, devenez citoyen ! », affirment volontiers les responsables de l’association.

« Faut-il s’inquiéter du devenir de la famille ? », s’est ainsi récemment interrogée l’Arcadie d’Argentan, qui a voulu distinguer la famille juridique de la famille affective, et surtout commenter les évolutions de ces dernières décennies : « Les changements sont de toute façon inéluctables et irréversibles. Charge à nous de réinventer de nouvelles règles conduisant au plaisir de vivre ensemble », concluait sagement le compte rendu de la séance.

En décembre 2002, à Caen — premier café citoyen à avoir été créé en France —, une trentaine de personnes avaient évoqué un sujet local, proche de leurs préoccupations quotidiennes : la mise en service du tramway. Les habitants avaient pu s’y plaindre du bruit, de certains problèmes de sécurité, de sa lenteur ou a contrario… invoquer la qualité de vie en ville, voire vanter son confort. La fin du débat avait proposé la création d’une association dont l’objectif pourrait être de faire remonter la position des usagers jusqu’aux élus. Une démarche d’utilité publique.

Le 25 janvier, à Paris, le thème était ambitieux : la citoyenneté peut-elle sauver le politique ? D’autres débats ont eu ou auront lieu, sur des thèmes tout aussi généreux ou globaux, tels que : le terrorisme est-il l’arme ultime des opprimés ? Existe-t-il des limites à la liberté d’expression ? L’engagement littéraire peut-il changer le monde ? Faut-il s’inquiéter du devenir de la famille ?

Autrement engagés, les Alternatifs [5] gèrent, eux, deux cafés politiques à Paris, dans les XIème et XIIIème arrondissements, depuis environ deux ans, avec la participation régulière de quelques dizaines de personnes (entre 50 et 80). Les dernières rencontres ont traité des organismes génétiquement modifiés (OGM) ou des lois Sarkozy. Les prochains sont prévus sur l’anti-mondialisation ou les retraites.

Bref, les initiatives foisonnent. Et jamais il n’y a eu, avons-nous entendu ici ou là, un tel besoin d’échanges. Signe de quoi ?


[1Betty Fournier - 45, rue Jean de Pins - 31300 Toulouse. Tél. 05 62 48 56 68. mail : claire.maison@wanadoo.fr

[2Café social - 7, rue de Pali-Kao - 75020 Paris. Contact : Moncef Labidi : 01 40 09 22 56

[3Éducation, art du possible - 7, rue Michel de Bourges - 75020 Paris. Tél. 01 40 09 07 35. mail : assoc20art@homail.com

[4CLICOSS 30 - Contact : Béatrice Grosdidier. Tél. 04 66 21 08 40. mail : clicoss@infonie.fr

[5Les Alternatifs - 40, rue de Malte - 75011 Paris. Tél. 01 43 57 44 80. mail : contact@alternatifs.org


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