N° 652 | du 6 février 2003 | Numéro épuisé

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Le 6 février 2003

Café socio : des morceaux de vérité sur la réalité sociale

Propos recueillis par Guy Benloulou

Michel Chauvière sociologue, fait le pari que tout un chacun a non seulement une expérience à raconter, des points de vue à défendre mais aussi une réelle compétence analytique à faire valoir. Peut-être est ce là un « travail du social d’un troisième type » ? s’interroge-t-il

Vous êtes parmi ceux qui sont à l’origine de l’ouverture d’un café socio à Paris dans le XXème. Comment est née cette idée et pourquoi ?

Le café socio s’est ouvert l’an dernier. Il était soutenu par une association de quartier baptisée « Éducation, art du possible », dans laquelle je me trouve engagé depuis l’origine. Cette idée est née avant tout d’une proposition de débat sur les questions éducatives imaginé par un réseau d’habitants. On a profité de la présence de « XXe Art », un café sympa et ouvert à ce type d’initiative, d’un contexte urbain de grande mixité et d’un arrondissement plutôt porteur en matière de participation citoyenne (conseils de quartier, vie associative, etc.).

En somme c’est un débat classique entre professionnels qui ont choisi pour débattre un lieu original ?

Certes dans notre groupe, on trouve des travailleurs sociaux, mais aussi des sociologues, un libraire, des enseignants et aussi quelques non-professionnels. Notre point commun est que les questions d’éducation ne doivent pas être seulement une affaire d’experts et qu’au contraire, elles peuvent aussi être utilement débattues entre voisins, entre professionnels et habitants, en y impliquant, dans la mesure du possible, les institutions (l’école notamment).

En d’autres termes, nous faisons le pari que tout un chacun a non seulement une expérience à raconter, des points de vue à défendre mais aussi une réelle compétence analytique à faire valoir. La mise en forme proposée permet la prise de parole mais également un enrichissement par la mutualisation des savoirs. La plupart des travailleurs sociaux impliqués dès l’origine, dans le café socio, ont un engagement dans l’association qui est personnel et volontaire. C’est tout de même aussi avec tout leur savoir-faire qu’ils préparent et animent ces séances. Et c’est sans doute la même chose pour le sociologue que je suis, analyste professionnel certes, mais aussi habitant de ce quartier et parent de deux adolescentes.

Ne craignez-vous pas, en faisant ainsi, de procéder à une vulgarisation de certains concepts ?

Au café socio les thèmes sont annoncés à l’avance, les séances sont de mieux en mieux préparées grâce à de nombreux échanges entre les membres du collectif : si Internet facilite le mûrissement des thèmes, des commissions de travail les affinent avec les conseils de plusieurs personnes ressources. Les résultats sont ensuite redistribués en vue du rendez-vous suivant. Autrement dit, pas de conférences savantes dans cette animation semi-directive mais un pari : celui que chacun des participants détient un morceau de vérité sur la réalité sociale et que la compréhension peut s’élaborer collectivement.

Par conséquent, l’enjeu n’est pas seulement de prendre la parole ou de la faire circuler mais bien d’inscrire tout échange, quel qu’il soit et dans le plus grand respect de chacun, dans un projet de société, par la voie de la démocratie participative. Pareille méthodologie n’est, elle-même, pas arrêtée une fois pour toutes, elle se cherche et les débats sont nombreux en interne sur la meilleure manière d’atteindre les objectifs. L’éducation partagée est un enjeu de première nécessité, dans les quartiers populaires, comme dans les pays en attente de développement. Je ne vois là ni vulgarisation, ni risque de dérive pour les sciences sociales. Bien au contraire, c’est un terrain extrêmement riche. En même temps on n’y pratique pas la fameuse coupure entre l’observateur et l’observé. Tout le monde est appelé à se faire peu ou prou sociologue. C’est donc simplement le projet d’une sorte d’intelligence collective, mais avec les mots qui conviennent, c’est-à-dire en acceptant un premier effort de conceptualisation partagée.

Pensez-vous que cette expérience des cafés socio soit amenée à faire école ?

On peut voir dans cette expérience de café socio — où socio est un jeu phonétique entre le diminutif de sociologie et l’évocation des problèmes sociaux —, une démarche compréhensive composée en trois actes : implication, intervention, participation, selon un mode mobilisant certes des ressources de type professionnel mais aussi la reconnaissance des compétences de chacun des participants. Alors, travail social d’un troisième type ? Peut-être…


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