N° 960 | du 11 février 2010 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 11 février 2010 | Jacques Trémintin

Au nom de la fragilité

Sous la direction de Charles Gardou


éd. érès, 2009 (249 p. ; 20 €) | Commander ce livre

Thème : Handicapés

Ils sont trente à avoir répondu favorablement à la sollicitation de Charles Gardou qui leur a demandé d’écrire sur le handicap. Ce ne sont pas des spécialistes : ils ne sont ni psychologues, ni éducateurs. Certains ont parfois côtoyé le handicap dans l’intimité de leur vie de famille. Pour d’autres, il s’agit d’un exercice de pure création. Ces écrivains qui nous proposent ici leurs nouvelles, leurs récits ou leurs poèmes ont tous un palmarès non négligeable de publications derrière eux. On trouve même des plumes parmi les plus prestigieuses de la littérature contemporaine.

Qu’est-ce qui les a poussés ? Pour les uns, c’est la conscience des failles qui se logent au plus profond de chacun d’entre nous, de nos incomplétudes et de notre finitude. Leurs écrits s’abreuvent à la source et à la lisière de leurs propres blessures. Ne cessent-ils jamais au travers de leur œuvre de réparer une blessure originelle et un état d’inéquation au monde ? Pour d’autres, c’est la discrimination qui est insupportable : on oublie l’humanité de l’autre en le réduisant à son étrange apparence physique.

Pourtant, notre statut est frappé au coin de la fragilité : l’aventure de la vie est marquée par le prodige de l’éclosion, mais tout autant par le spectre du flétrissement. « Un rien suffit pour exclure du cercle ordinaire de la société : une taille un peu au-dessous ou au-dessus de la moyenne, une difformité affectant telle ou telle partie du corps, une mutilation, une couleur de peau, d’yeux ou de cheveux distincte de celles des autres, une voix trop haut perchée ou bégayante ou mal audible » (p. 174). Un étonnement qui vire alors à l’amusement puis à la moquerie ou à un léger dégoût qui à son tour se transforme en répulsion, voire en agacement. Dès lors, l’allergie n’est pas loin qui peut se muer en intolérance. Alors même que ces normes qui nous font l’écarter sont tout à fait aléatoires : tolérées ou encensées aujourd’hui, elles peuvent s’avérer dépassées ou condamnées demain. Pour d’autres encore, il s’agit d’une révolte contre une société hantée par la vitesse, la compétition acharnée de la normalité, la vaine performance, l’impatience. Et de s’inscrire ici dans un mouvement de contre-culture face à la puissance bruyamment célébrée.

Que ces auteurs arborent tout ou partie de ces motivations, ils proclament tous, en un temps où il est mal vu d’apparaître fragile, leur connivence avec la déchirure des êtres et du monde et nous invitent à faire le deuil d’une irréelle perfection. Nous procédons tous du même patrimoine et de la même histoire et nous sommes marqués d’une commune humanité faite de dépendance, de précarité, de provisoire, d’indéterminée, d’évanescence et d’inachevé.


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