N° 985 | du 16 septembre 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 septembre 2010

Aider l’enfance en danger, en France et au Sénégal

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Thème : Protection de l’enfance

Entretien avec Michèle Buron-Millet, directrice de Vivre-ensemble - Madesahel.

Comment a commencé l’aventure de Madesahel ?

J’ai commencé, en tant que famille d’accueil spécialisée, par accueillir durant une quinzaine d’années des adultes handicapés qui m’étaient envoyés par l’hôpital spécialisé Barthélemy Durand situé à Etampes, dans l’Essonne. En 1992, j’ai voulu créer un lieu de vie. J’ai profité de l’opportunité d’une grande maison que l’on me proposait à Changé dans la Sarthe.

C’est à partir de ce moment, que j’ai pris en charge des mineurs. Dans les années qui ont suivi, je me suis aperçue que l’on butait avec certains gamins sur les mêmes difficultés : ils avaient trop besoin d’alcool, de shit, d’adrénaline pour réussir à se poser et s’investir dans des relations constructives. Ils étaient trop dans la fuite. Non seulement, nous n’arrivions pas à les canaliser, mais ils empêchaient le reste du groupe d’avancer. Il fallait concevoir pour eux une phase de rupture, un moment où ils pourraient poser leurs valises, réussir à changer de comportements. L’idée d’un séjour à l’étranger s’est imposée à la suite d’un voyage au Sénégal, en septembre 2000. J’ai visité un village de cinq cases disposées autour d’un petit réfectoire. L’endroit était assez isolé, à côté d’un tas de détritus fréquenté par des varans, des serpents rouges et jaunes, des chacals et des hyènes. L’idéal pour créer un cadre suffisamment contenant et inquiétant pour nécessiter une relation de confiance à l’adulte.

Dans les premiers temps, nous étions très exigeants quant aux conditions de sécurité, veillant à ce que chaque jeune ne se déplace pas la nuit sans lampe électrique, ni badine pour frapper le sol et dorme sous une moustiquaire. Nous leur demandions de faire attention à ce qu’un scorpion ne se soit pas logé dans un de leurs vêtements, avant de l’enfiler. Ce sont les poules qui se baladent depuis librement dans le centre qui nous ont débarrassés de tous ces animaux indésirables. En janvier 2001, nous avons reçu nos cinq premiers participants. Très vite, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait travailler sur la durée pour réussir à obtenir des résultats. D’où la durée des séjours de neuf mois.

Vous ne vous êtes pas contentée d’utiliser les ressources du Sénégal. Vous avez voulu rendre à la population ce qu’elle apportait aux jeunes Français…

À compter de 2001, nous avons eu de plus en plus de jeunes et avons pu mesurer combien leur séjour en Afrique leur était profitable. Je me suis demandé comment rendre ce que ce pays nous apportait. Au Sénégal, la mortalité infantile est très importante : environ 13 %. Mais, la mortalité des bébés, que leurs mères, pour de multiples raisons, ne peuvent plus allaiter, peut aller, dans certaines régions, jusqu’à 90 %. Une maman malnutrie elle-même, atteinte de paludisme ou du sida ou bien décédée, c’est un bébé à la charge d’une famille qui n’a, le plus souvent, pas les moyens d’assurer le coût d’une alimentation en lait artificiel. Les nourrissons sont alimentés au mieux avec du lait de chèvre, au pire par des bouillies de mil, nourriture totalement inadaptée à leurs besoins, qui les fait progressivement dépérir.

Plutôt que de déposer un dossier auprès des ministères, procédure qui traditionnellement s’enlise dans la bureaucratie et se heurte en outre à la corruption, j’ai décidé d’agir. Début 2002, j’ai accueilli mon premier bébé dans la case où je logeais. En juillet, j’en avais six. En décembre dix-huit. Tout cela sans eau courante, ni électricité (installée seulement en 2003), à la lampe tempête. C’est ainsi que la pouponnière a vu le jour [1]. Notre intervention devait s’arrêter avec le premier anniversaire du bébé : sevré, il devait réintégrer sa famille.

Mais nous nous sommes vite aperçus que sa communauté d’origine n’est pas toujours bienveillante à son égard. Parce qu’elle attribue le mauvais œil à l’enfant rendu responsable quand sa mère est décédée. Parce qu’elle le délaisse ou le maltraite. Parce qu’elle ne veut (peut) pas nourrir une bouche supplémentaire… Si, selon les années, dans 70 à 80 % des cas, l’enfant retrouve sa place dans sa famille, la mortalité frappe très vite ceux qui reviennent en étant mal venus. En 2005, nous avons créé l’unité familiale destinée à accueillir ces enfants, quand l’enquête sociale établit le rejet de l’enfant. Le centre s’enfle, grandit, accueillant régulièrement au-delà des capacités prévues.

Mais votre capacité d’accueil n’est quand même pas illimitée ?

Non, mais on se débrouille. Comment refuser un bébé affaibli amené après dix ou douze heures de route par une famille démunie qui supplie de le prendre en charge ? Le bébé est confié à une clinique pédiatrique proche pour un examen de santé. Par-fois il n’en sort pas : il est trop tard et décède très vite. Mais la plupart du temps, nous pouvons l’accueillir. Depuis 2006, nous avons lancé la construction d’une pouponnière moderne dans un bâtiment de 1 400 m2, répondant enfin aux normes d’hygiène. Les travaux sont pratiquement terminés. Nous pourrons y faire fonctionner un dispensaire et continuer à assurer une supplémentation alimentaire pour des bébés restant dans leurs familles, comme nous le faisons déjà, à partir d’enquêtes sociales réalisées par les deux assistantes sociales de notre association.

Séjour de rupture, pouponnière, unité familiale… cela fait beaucoup d’actions concomitantes. Comment réussissez-vous à éviter les dérapages ou les dérives ?

Notre action forme un tout. Il est fréquent que les jeunes du séjour de rupture aident à la pouponnière. Cela contribue aussi à les faire changer. Quant aux dérapages toujours possibles, je suis d’une grande vigilance. Je suis très attentive aux conditions dans lesquelles les enfants sont accueillis, qu’ils soient adolescents français ou bébés sénégalais. Les pratiques éducatives au Sénégal ne sont pas toujours les mêmes qu’en France. Ce que l’on considère comme de la maltraitance dans l’Hexagone est ici culturellement banalisé. Je suis intraitable avec les nourrices qui adoptent des attitudes violentes. Je ne négocie pas : c’est le licenciement immédiat.

Pour ce qui est des jeunes du séjour de rupture, je les reçois chaque matin, c’est un rite, pour leur offrir un jus. Ils me racontent ce qu’ils ont fait la veille et ce qu’ils ont prévu de faire. En cas de plainte contre un éducateur, j’attends la troisième remarque consécutive de la part des jeunes pour demander l’identité de l’adulte et intervenir. Mais il y a un vrai travail d’équipe qui se fait, chacun étant soucieux de réguler son collègue. Tous les quinze jours, j’organise une médiation à laquelle participent avec moi l’éducateur de service, un membre de l’équipe de direction et le groupe de jeunes : on débat, à cette occasion, des tensions et des conflits qui ont eu lieu.

Et puis, notre centre est grand ouvert, en permanence, sur l’extérieur. Nous recevons de nombreux visiteurs. Des personnalités officielles sénégalaises, mais aussi de nombreux stagiaires qui nous viennent d’Europe et d’Amérique (environ une vingtaine chaque mois que nous logeons dans une grande maison en ville). Nous accueillons aussi des associations qui viennent assurer un chantier de construction et même les Marines américains qui nous ont construit un bâtiment. Notre prise en charge comprend la visite de l’éducateur référent de chaque jeune à la moitié du séjour. Rien de ce qui se passe dans le centre ne peut donc être caché. Nous fonctionnons dans la plus grande transparence.


[1Le fonctionnement de la pouponnière s’appuie sur des dons privés. « Vivre ensemble Madesahel » peut recevoir des dons déductibles des impôts. Des parrainages sont aussi possibles. Toutes les informations sur le site www.vivre-ensemble-madesahel.org


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