N° 744 | du 10 mars 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 mars 2005

Accueil et soutien parental : entre AEMO et placement familial

Jacques Trémintin

Thèmes : Aemo, Placement familial

Comment travailler en placement familial, en associant vraiment les parents à l’éducation de leur enfant ? Des professionnels mettent en œuvre, chaque jour, des moyens pour que cette idée centrale n’en reste pas au stade du seul principe. Exemple concret avec le dispositif accueil et soutien parental (ASP)

Tous les praticiens de la protection de l’enfance les ont rencontrées, ces situations familiales qui ne sont pas suffisamment dégradées pour envisager une séparation complète de l’enfant d’avec ses parents, mais trop problématiques pour maintenir une présence permanente. Le placement intervient néanmoins, au bout d’un certain temps, quand les circonstances se sont bien détériorées. Et quand, parfois, malgré la prise de distance, le comportement de l’enfant s’aggrave, on ne conclut pas à l’échec de la solution adoptée, mais au contraire à sa pertinence !

Lien Social s’est ainsi fait l’écho d’expériences qui proposent des solutions intermédiaires entre l’internat et le milieu ouvert, et ce depuis 20 ans pour le Sapmn du Gard, voire 30 ans pour le Semo du Calvados [1]. Longtemps restées confidentielles, ces pratiques dites « séquentielles » commencent juste à se diffuser un peu partout : elles consistent à aménager les temps de vie au sein de la famille d’origine et les périodes de mise à distance avec souplesse et flexibilité.

L’expérience que nous allons présenter aujourd’hui nous vient de l’ouest de la France, de Saint-Nazaire, plus précisément, ville plus connue pour sa construction de paquebots que pour l’innovation de ses services de placement familiaux.

Genèse d’une mutation

L’émergence de nouvelles méthodes de travail est le plus souvent le produit de l’époque qui les a vues naître. Ainsi, le développement d’attitudes bien plus respectueuses à l’égard du milieu familial est-il directement lié à la fin de l’idéologie qui, longtemps, a stigmatisé les familles, en considérant que les enfants avaient d’autant plus de chance de s’en sortir qu’on les plaçait à distance de leurs parents, considérés comme pathogènes. Cette évolution fondamentale a été officialisée par bien des textes législatifs, dont le dernier en date, la loi 2002-2 dite de rénovation sociale, accroît notablement les droits des usagers et de leur famille dans la conception et la mise en œuvre de leur prise en charge, notamment en ce qui concerne le respect de l’exercice de l’autorité parentale.

Les professionnels du service d’accueil familial de l’association Enfance & Famille [2] n’avaient pu que le constater au cours des années : une séparation pouvait avoir des effets très diversifiés selon les situations. Elle permettait souvent de soulager des parents d’une charge à laquelle ils n’arrivaient plus à faire face. Elle donnait aussi une bouffée d’oxygène à l’enfant qui pouvait reprendre un développement bien plus serein. Dans certains cas même, elle mettait un terme à la dérive de maltraitance qui s’était avérée profondément destructrice. Mais, il arrivait aussi que cette option provoque un désinvestissement profond chez les parents et un dépérissement de l’enfant qui ne supportait pas la séparation.

Jusqu’alors, il n’y avait guère de solution intermédiaire entre le maintien d’une AEMO manifestement insuffisante et le placement familial aux conséquences bien trop brutales. C’est à partir de ce constat, que l’équipe se mit à réfléchir à un nouveau service qui pouvait être proposé. C’est ainsi qu’après de nombreux mois de gestation, s’ouvrit, en décembre 2002, le dispositif appelé « accueil et soutien parental » (ASP). [3]

Partir de ce que savent faire les parents…

François est âgé de sept ans. Enfant plutôt rêveur, parfois malmené par ses deux grands frères eux-mêmes engagés dans une dérive délinquante, il a à plusieurs reprises fait l’école buissonnière. Sa mère a un peu de mal à faire face à ses trois garçons qu’elle élève seule. Ce n’est pas qu’elle manque de bonne volonté ou soit complètement dépassée, mais elle n’arrive pas à dire non.

Une AEMO judiciaire a été décidée par le magistrat. L’éducateur prend contact avec l’ASP. La mère est reçue par l’équipe, la question qui lui est posée d’emblée, c’est d’abord ce qui fonctionne normalement. Ce n’est que dans un second temps que sont abordées les difficultés rencontrées ou ce dont elle a besoin. Elle exprime alors le désir d’être un peu soulagée à certains moments de la semaine, notamment dans les moments où, travaillant, elle ne peut être présente. Elle demande aussi qu’on l’aide à mieux gérer les réactions de François dont elle craint qu’il ne suive la voie de ses aînés. Un projet est élaboré en commun : une famille d’accueil toute proche recevra l’enfant du mardi soir au jeudi matin et un week-end sur deux. Cette proximité permettra une navette sans déplacements longs et fastidieux et le maintien de l’enfant dans la même école.

Rémi, lui, est âgé de cinq ans. Sa petite taille ne l’empêche ni d’insulter, ni de frapper ses parents qui ne savent plus comment faire. Une première rencontre avec l’équipe de l’ASP a montré le fort degré de résistance à toute séparation de la part de la famille. Il a fallu attendre que celle-ci soit prête. Quelques mois ont passé, la tension ne s’est pas apaisée. La famille, épuisée et enfin décidée, resollicitera le service : un accord pourra alors être trouvé sur la base d’un séjour en famille d’accueil, un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires.

Les deux exemples, présentés ici très brièvement, ont en commun un besoin identifié : celui d’être accompagné pour faire face à des difficultés liées à un processus de dysparentalité. Il y a là la nécessité d’une démarche de travail qui ne portera manifestement pas ses fruits dans un court délai. Pour autant, il faut éviter que l’intervention auprès de l’enfant ne soit une source insidieuse d’érosion de la parentalité.

Pour aider sans stigmatiser, il est donc indispensable de s’appuyer sur ce qui fonctionne, plutôt que d’insister sur ce qui fait défaut, sans pour autant l’ignorer ou le banaliser. L’idée est de soutenir et de consolider la ré-appropriation par les parents de leurs responsabilités parentales. « Laisser aux parents toutes les tâches où ils ne se trouvent pas en difficulté, et n’intervenir que pour le strict nécessaire, plutôt que de fonctionner dans le tout ou rien sur le mode placement de protection ou maintien dans la famille. Cela participe de la même préoccupation, valoriser ce qui fonctionne, éviter le désinvestissement des enfants par les parents, leur redonner du souffle » explique Michel Beaupère, psychologue du service. Mais, si l’on reprend nos deux exemples, on constate aussi qu’il y a une certaine conscience des difficultés et une demande à être aidé.

… et de leur engagement volontaire

Le choix de l’ASP est d’inscrire comme condition à l’admission d’un enfant, la nécessaire mobilisation des parents. Que ce soit le juge des enfants, l’éducateur d’AEMO, l’assistante sociale de secteur, la puéricultrice… qui conseillent et orientent au départ la famille, il n’y a ni contrainte, ni obligation d’aboutir à un accord.

La première rencontre peut tout aussi bien se terminer par un constat de non-intervention que par un projet de travail en commun. Si une décision d’engagement réciproque est prise, un document est rédigé qui en stipule les modalités : il définit les objectifs, les conditions de séjour de l’enfant dans sa famille et en famille d’accueil et précise la répartition des tâches des uns et des autres.

Ce qui se passe ensuite est très précis et marque bien le positionnement de chacun et notamment du service d’accueil familial. Le projet d’intervention est adressé en trois exemplaires aux professionnels qui, accompagnant la famille, étaient présents à la rencontre. C’est bien ces derniers qui remettent un exemplaire à la famille et qui en destinent un autre au décideur. Car, c’est bien le service de l’ASP qui ira négocier l’application du projet soit avec l’autorité administrative (à même de financer la mesure sous la forme d’un contrat d’accueil provisoire), soit avec le juge des enfants l’un et l’autre pouvant ou non valider la solution esquissée.

C’est donc bien toujours dans le bureau de l’attaché de l’aide sociale à l’enfance ou dans le cabinet du juge que les décisions sont prises. Cette initiative demandée aux parents, détenteurs de l’autorité parentale, restera une constante tout au long du travail engagé en commun. Car, le point de départ que constitue le projet d’intervention pour être incontournable, n’en est pas pour autant figé.

Une évaluation est réalisée systématiquement toutes les six semaines, afin de mesurer ce qui a pu avancer et ce qui reste encore à travailler. Cette procédure est fondatrice d’une relation de confiance : dès le départ et tout au long de l’accueil, les parents sont considérés comme partenaires. Leur parole est tout aussi importante que celle des professionnels qui acceptent non seulement de partager, mais aussi de se laisser enseigner par des interlocuteurs trop souvent cantonnés à une place passive remplie de culpabilité liée au sentiment d’échec.

Ce qui renforce encore la position des familles, c’est le maintien des professionnels de la prévention primaire et secondaire qu’ils connaissent bien et qui, dans le placement familial classique ont souvent l’habitude de se retirer. Là, non seulement, ils restent présents, mais ils peuvent apparaître comme partenaires à part entière, étant alors identifiés comme tel dans la rédaction du projet d’intervention.

Après deux ans de fonctionnement, on peut toutefois s’interroger sur l’authenticité de la conscience des difficultés et de l’adhésion des familles.

N’y a-t-il pas, malgré tout, un chantage latent, dans certains cas, où il pourrait bien plutôt s’agir de transformer la contrainte en un choix raisonné ? « Depuis la mise en place de l’ASP, en décembre 2002, nous avons eu plus de quarante sollicitations. Nous pensions travailler pour l’essentiel à partir de mesures d’AEMO judiciaires, le magistrat validant la mesure d’accueil. En cette fin 2004, nous constatons que nous intervenons autant en accueil provisoire signé par l’inspecteur de l’ASE » constate Édouard Reimel, directeur du service, démontrant que le dispositif s’est affirmé, confirmé et rééquilibré en tant qu’engagement consenti et réfléchi des familles.

Le risque de toute innovation consiste à vouloir s’opposer à l’existant plutôt que de chercher à l’enrichir (lire l’interveiw de Claudine Gahier-Prémel, responsable du projet ASP). Ici, rien de tel : l’accueil de soutien parental vient se rajouter à l’accueil d’urgence, à l’accueil relais et au placement familial spécialisé que le service Enfance & Famille propose par ailleurs. Il s’agit d’une nouvelle corde à son arc. Mais convenons-en une corde particulièrement précieuse et pertinente.


[2Accueil Familial - 17 boulevard de la Renaissance - 44600 Saint-Nazaire. Tél. : 02 40 22 01 72

[3Qu’est-ce que l’accueil de soutien parental ?

L’accueil de soutien parental se distingue d’abord fondamentalement d’un placement familial judiciaire, car dans ce dernier cas, la séparation est décidée pour protéger l’enfant. Les parents se voient retirer certaines attributions de l’autorité parentale non compatibles avec la mesure de protection. Alors que l’ASP s’appuie avant tout sur la nécessité d’accompagner les parents. La séparation n’est pas envisagée pour protéger l’enfant.

Pour autant, ce dispositif ne se confond pas avec un accueil temporaire et ponctuel qui intervient, par exemple, en cas de projet d’hospitalisation d’un parent, quand il n’a pas été possible de trouver de solution dans l’entourage familial ou amical. Il est aussi distinct d’un accueil d’urgence, quand les circonstances nécessitent une prise en charge immédiate et imprévue. Il ne correspond pas non plus à ces modalités d’accueil relais qui permettent aux familles de souffler un moment, en confiant pour quelques jours leur enfant à un lieu aménagé (l’accueil limité dans le temps peut alors suffire).

Qu’est-ce finalement que cet accueil de soutien parental ? On pourrait le résumer ainsi : c’est « une formule souple faite d’aller-retour d’une famille à une autre, une mesure d’accompagnement éducatif qui permet à l’enfant de rester l’enfant de ses parents et qui vise soit à son retour à terme dans sa famille, soit à un équilibre à trouver dans une parentalité partagée (certains parents ne peuvent l’être qu’à temps partiel), soit encore à la préparation à une autre mesure de placement plus adaptée et probablement mieux comprise alors. » (Claudine Gahier-Prémel)


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