N° 744 | du 10 mars 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 mars 2005

Toute innovation nécessite des adaptations et comporte des risques

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Claudine Gahier-Prémel, éducatrice de formation et responsable du projet accueil et soutien parental nous explique ici ce que le dispositif a fait bouger

Travailler sur l’hypothèse de compétences partagées avec les parents a-t-il nécessité un renouvellement des attitudes professionnelles ?

Tout à fait. Cela signifie renoncer à savoir ce qui est bien pour l’enfant et sa famille, à tout savoir en général et à mieux savoir que les parents, en particulier. Mais aussi, abandonner les réflexes de substitution à la famille et d’appropriation de l’enfant qui relèvent d’une logique du « bon parent » face au mauvais. Être convaincu, enfin, de l’existence de compétences familiales et adopter à son égard une attitude d’ouverture et de confiance.

Conséquence : ce ne sont plus des spécialistes qui font à la place de, mais un groupe de personnes qui se réunit pour co-agir autour de l’éducation d’un enfant. Une telle évolution concerne d’ailleurs tout autant les assistantes maternelles que les travailleurs sociaux qui doivent bousculer certaines de leurs habitudes acquises. C’est pourquoi nous sommes attentifs au travail d’équipe, à la formation et à l’écoute des familles d’accueil (que nous réunissons, chaque mois). Nous avons aussi fait le choix de recruter des assistantes maternelles agréées à la journée qui sont bien plus naturellement dans une logique de collaboration avec les parents.

Cette approche modifie en outre le rapport de pouvoir traditionnel en protection de l’enfance. Le bilan réalisé en fin d’accueil est restitué aux parents lors d’un échange, un écrit étant transmis à l’autorité administrative ou judiciaire. Même s’il est difficile de résister aux sollicitations des partenaires et de nous départir des usages traditionnels, l’équipe ASP se refuse d’être à l’initiative de toute demande de renouvellement. Il appartient aux parents seuls ou avec le service « porteur » initial (AEMO, PMI, SSD…), de solliciter ou non une nouvelle mesure, et de la finaliser en obtenant une nouvelle validation tant auprès du conseil général que du juge des enfants.

N’y a-t-il pas un risque de ne plus voir que les compétences et de passer à côté des vraies difficultés parentales ?

Il ne faudrait pas voir dans notre dispositif une quelconque concession à l’idéologie du lien qui prétend préserver à tout prix les relations parents/enfants. Ce que nous proposons peut convenir dans certains cas, pas dans d’autres. Quand nous recevons une demande et que nous rencontrons les parents, nous vérifions le projet qu’ils ont par rapport à leur enfant. On ne peut tricher, puisqu’il s’agit bien de se mettre d’accord sur un engagement concret de part et d’autre qui détermine qui fait quoi. S’il y a vraiment trop de difficultés parentales et que le placement familial classique apparaît somme toute plus approprié, c’est vers celui-ci que la situation sera orientée. Nous précisons d’emblée que si nous nous apercevions, au cours de l’accueil, que la problématique relève de la maltraitance, nous procéderions sans hésiter à un signalement.

Avec l’accueil et le soutien parental nous n’avons pas inventé une nouvelle panacée, nous avons surtout voulu diversifier nos outils. C’est une possibilité sur une palette de modes d’interventions qui possèdent chacun leur protocole et qui ne sont pas en tant que tels plus pertinents les uns que les autres. Notre souci principal est de mobiliser les parents, en faisant coller la réponse éducative au plus près des besoins précis.

Avec deux ans de recul, avez-vous identifié les risques, les manques et les effets pervers de cette procédure ?

Nous pourrions apparaître comme un placement « light » qui permettrait de rendre plus acceptable la séparation. C’est pourquoi nous sommes particulièrement vigilants à ce que les situations d’accueil correspondent bien aux critères que nous avons définis en termes de prérequis minimum dans les compétences parentales. Il y a aussi le risque de malaise vécu par l’enfant confronté à un va-et-vient permanent entre deux lieux de vie différents. Le consentement des parents — condition nécessaire de l’accueil — et la confiance réciproque qui en découle évite ce malaise.

C’est un peu ce qui se passe dans les familles séparées. On sait bien que les enfants vivront d’autant plus mal les séjours partagés que les parents seront en opposition systématique. Pour ce qui nous concerne, l’entente entre la famille d’accueil et la famille naturelle facilite grandement le passage de l’une à l’autre. On a pu aussi évoquer un placement de confort, les familles s’installant dans un dispositif finalement bien commode. On constate que lorsque les parents ont la possibilité de reprendre leur enfant, parce que les progrès ont été suffisants de part et d’autre, ils le font très vite. De toute façon, l’accueil doit se fixer des objectifs précis. Et, ni le conseil général, ni le juge des enfants ne valideraient un projet qui ne ferait pas apparaître un besoin de soutien et d’accompagnement.

S’il s’avérait néanmoins qu’il était nécessaire de prolonger sur une longue période de temps ce type d’accueil, il n’y aurait aucun inconvénient à imaginer que l’enfant grandisse simultanément et alternativement dans deux familles différentes. Non, là où je vois un vrai problème, c’est dans le manque d’observation et d’accompagnement des moments partagés entre la famille et l’enfant. Nous ne disposons pas encore des moyens nécessaires pour investir ces périodes qui constituent pourtant un outil de travail précieux.


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