N° 729 | du 11 novembre 2004 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 11 novembre 2004 | Patrick Méheust

À quoi sert la sociologie ?

Sous la direction de Bernard Lahire


éd. La Découverte, 2004 (194 p. ; 7,50 €) | Commander ce livre

Thème : Sociologie

Grande question que celle posée par le titre de cet ouvrage. Envisagée sur le plan du savoir « pur », la sociologie ne servirait à rien sinon à faire de la science, c’est-à-dire à produire une quête du savoir pour lui-même à l’image de l’art pour l’art. Cependant, à bien y regarder, les connaissances accrues sur le social et le fonctionnement de la société peuvent difficilement rester à l’écart de toute « utilisation » à visée pragmatique ou réformatrice. Même si le sociologue se désintéresse des conséquences pratiques de ses découvertes dans le souci de décrire le plus objectivement possible le réel, rester totalement préservé des compromissions terrestres est une chose bien ardue.

Pierre Bourdieu notait ainsi que la démarche scientifique pour comprendre comment fonctionne le pouvoir est une menace pour sa pérennité puisque le pouvoir repose justement en partie sur la méconnaissance des mécanismes qui le fondent. P. Bourdieu, décidément très présent dans la réflexion des sociologues qui ont contribué à cet ouvrage, insistait ainsi sur la fonction éclairante de la sociologie « pour aider les individus et les groupes à se défaire de leurs illusions, de leur sens commun, les réveiller de leur sommeil doxique » (doxa : ce qui va de soi). Mais attention, nous dit François de Singly, à ne pas prendre des vessies pour des lanternes : le réel est plus complexe que ce que tentent d’exprimer les théories sociales.

Toute théorie hiérarchise et simplifie, prudence donc dans les conclusions qu’elle peut suggérer. Attention aussi, selon Bernard Lahire, aux sociologues sociaux trop enclins à accommoder le réel en fonction de leur engagement militant. Le souci de contribuer utilement à la réflexion et à l’action publique ne doit pas porter préjudice à la qualité scientifique de la démarche sociologique. À l’inverse, il est vrai également que le sociologue réfugié dans sa tour d’ivoire cautionne à sa manière les désordres du monde… Cette dernière critique ne s’adresse en aucun cas à Robert Castel, lui qui pose d’emblée que « tout travail sociologique digne de ce nom est une tentative de répondre à une demande sociale ». Aussi, l’ambition sociologique est-elle « d’élucider les différentes configurations problématiques, ou demandes sociales, qui coexistent aujourd’hui dans notre société ».

Difficile donc de concilier tous les points de vue. Peut-être, pourtant, pourra-t-on s’accorder sur la proposition de C. Grignon : « Plus les sciences de l’homme parviennent à s’affirmer comme sciences, et plus elles donnent à la critique de l’autorité, l’autorité de la science ». La formule est jolie et sans aucun doute non sujette à polémique.


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