N° 678 | du 18 septembre 2003 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 18 septembre 2003 | Jacques Trémintin

Peut-on civiliser les drogues ?

Anne Coppel


éd. La Découverte, 2002, (384 p. ; 25 €) | Commander ce livre

Thème : Toxicomanie

Diminution de 70 % de la consommation d’héroïne, réduction de 75 % de la mortalité liée à la contamination par le sida, de 80 % des overdoses mortelles et de 79 % des actes de délinquance, suivi médical régulier pour 70 % des usagers ? Ces résultats ne sont pas le produit de la « guerre à la drogue » déclarée par l’occident qui a connu échec sur échec, mais concernent les toxicomanes de notre pays qui sont entrés dans les programmes de substitution.

Étonnamment, la France qui fut si longtemps marquée par l’opposition consensuelle à toute forme de substitution (identifiée au « deal en blouse blanche ») est devenue le premier prescripteur en Europe, avec 80 000 patients sous Subutex et 10 000 sous Méthadone. Cette évolution paradoxale est advenue dans le contexte de la pandémie du sida qui a favorisé l’émergence d’un nouveau paradigme : la réduction des risques. La politique de lutte contre la drogue fondée depuis des décennies sur le triangle d’or abstinence/désintoxication/éradication a été remplacée par une politique de santé publique qui affirme : « Il ne vaut mieux pas consommer des drogues, mais si on le fait mieux vaut que cela se fasse dans les meilleures conditions »

C’est l’histoire de ce changement majeur que décrit ici Anne Coppel. Alors que les Pays Bas ont pris ce virage dès 1982, la Grande-Bretagne en 1987 et la Suisse en 1990, notre pays se contentera longtemps du silence et de l’immobilisme, ne réagissant qu’à partir de 1995. Plusieurs raisons à ce retard. La culture républicaine d’abord, qui a toujours privilégié l’intérêt général sur l’intérêt privé (contrairement aux pays anglo-saxons où l’usage de drogue est relié au seul choix individuel).

La conviction des spécialistes ensuite, qui affirment que l’usage de drogue est avant tout le signe d’une souffrance et d’un conflit intrapsychique (les motivations sont multiples et complexes : fuite devant les angoisses de l’existence certes, mais aussi soulagement de la douleur, recherche du plaisir, expansion de la conscience, recherche de performance ?). La réaction sécuritaire enfin, privilégiant le rempart de la loi à toute forme de prévention réduite à 4 % du budget consacré à la lutte contre la drogue (en France, les toxicomanes devant être punis ou soignés, les programmes de substitution ont fait apparaître un nombre non négligeable d’usagers qui n’ont, pendant des années, émargé ni à l’une ni à l’autre de ces logiques).

C’est la véritable hécatombe subie par les toxicomanes au cours des années 80, ainsi que l’émergence de nouvelles formes de militantisme (DAL, Amnesty, Greenpeace, Act up ?) qui ont fait admettre de nouvelles pratiques telles l’échange de seringue, les testing dans les raves et free-parties ou encore l’utilisation d’abord parcimonieuse puis plus large de produits de substitution. Avant de devenir une cause ou une politique, la prévention des risques a été une pratique qui a fait ses preuves. Bien qu’en contradiction avec l’éradication des drogues, elle a réussi à nous faire rentrer dans la complexité et à introduire un peu de rationalité dans un domaine dominé par les passions.


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