N° 820 | du 7 décembre 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 7 décembre 2006

Le sida, une pandémie négligée

Joël Plantet

1er décembre, journée mondiale de lutte contre le sida. La pandémie progresse. On en parle de moins en moins. Depuis l’identification du VIH au début des années 1980, le sida a fait plus de vingt-cinq millions de victimes dans le monde, dont 2,9 millions pour la seule année 2006. En France, d’importants problèmes de dépistage ont été soulevés

Fin novembre, le Conseil national du sida (CNS) faisait état d’une fourchette inquiétante : malgré près de cinq millions de tests de dépistage effectués chaque année en France — sans compter 2,8 millions concernant les seuls donneurs de sang —, « 18 000 à 61 000 personnes ignorent être porteuses du virus du VIH/sida », peut-être 40 000. Par ailleurs, entre « 106 000 et 130 000 personnes étaient séropositives ou malades du sida fin 2005 en France ». L’Institut de veille sanitaire (InVS) estimait pour sa part à 6700 le nombre de personnes ayant découvert leur séropositivité en 2005, plus de 1200 ayant développé un sida avéré. Un des premiers impératifs est donc clairement d’« optimiser le dépistage » pour améliorer l’accès aux soins.

Les populations « à fort risque d’exposition » sont aujourd’hui identifiées : toxicomanes, homosexuels, personnes issues de l’Afrique subsaharienne. L’InVS souligne ainsi la forte proportion — 27 % de l’ensemble — de découverte de séropositivité dans la population homosexuelle. Trois régions présentent une forte prévalence — Ile-de-France, région PACA et DOM (notamment Guyane et Guadeloupe) — et devraient, selon le CNS, élargir leurs propositions de dépistage : test systématique conseillé aux patients lors d’une consultation médicale ou aux urgences. Certaines occasions — demande de contraception, grossesse, rupture conjugale, IVG — pourraient servir de support à une proposition de test.

Mais la pratique du counseling — en gros, expliquer aux personnes positives ce qu’elles doivent faire et à celles qui sont négatives comment le rester — reste « très inégalement réalisée », selon le CNS dans les 353 consultations de dépistage anonyme et gratuit (CDAG), où ne sont décelés que 11 % des cas de contamination… « La stratégie actuelle qui vise à proposer le test en fonction des comportements à risques a montré ses limites », s’alarme le Conseil qui remet même en cause le caractère parfois intrusif et contre-productif des questions de médecins présentant une formation insuffisante.

Vingt-cinq millions de morts depuis l’apparition du virus au début des années 80

Les réponses gouvernementales seront-elles à hauteur de l’enjeu ? On peut craindre encore une fois que non. Xavier Bertrand, ministre de la Santé, a certes annoncé le 27 novembre un préservatif vendu 20 centimes d’euros (en… 1993, le gouvernement Balladur avait lancé le préservatif à 1 franc) disponible dans les points presse et les bureaux de tabac : en France, on en achète deux fois moins que chez nos voisins allemands ou britanniques ; les lycées — la moitié seulement en mettent à disposition — tardent à s’équiper, malgré les engagements… Bref, le 1er décembre, dix millions de ces préservatifs low coast étaient accessibles dans plus de 20 000 points de vente. Dans la même rubrique, l’Institut national de prévention et d’éducation en santé (INPES) lançait une campagne dans les médias sur le thème Restez fidèle au préservatif. Du préservatif féminin, toujours aussi peu de nouvelles.

Même si elles représentent une amélioration, peut-on imaginer que ces mesurettes soient suffisantes ? Quid d’un vrai dépistage ? Signe (dérisoire) des temps, même le Vatican — qui n’avait jamais employé le terme préservatif — pourrait enfin, dans une magnanimité tardive, l’admettre contre le sida.

Près de 40 millions de personnes vivent aujourd’hui dans le monde avec le VIH et pour cette seule année 2006, elles sont 4,3 millions à avoir été infectées principalement en Afrique, en Europe orientale et en Asie. Le rapport conjoint de l’OMS (qui verra un changement de direction le 4 janvier prochain) et d’Onusida révèle que l’Afrique subsaharienne ne parvient toujours pas à enrayer le fléau : plus de 2,8 millions de femmes, d’hommes et d’enfants y ont contracté la maladie cette année [1].

Toutefois, « une diminution des infections des jeunes a été observée dans de nombreux pays où les épidémies sont généralisées », comme le Burundi, la Côte d’Ivoire ou le Kenya, grâce à une meilleure utilisation des préservatifs. Rappelons globalement que les problèmes de santé publique en Afrique sont catastrophiques, le trio infernal sida, paludisme et tuberculose faisant annuellement plus de trois millions de victimes.

Qui s’en soucie vraiment ? Ces victimes du Sud le sont avant tout pour cause d’inégalité d’accès aux nouveaux traitements. Onusida estime que, sur les 40 millions de personnes vivant avec le VIH, les deux tiers sont en Afrique subsaharienne. En Chine, le nombre de personnes touchées a augmenté de 30 % cette année et des centaines de milliers d’autres seraient infectées sans le savoir ou sans le signaler.

Ce bilan est effrayant et les spécialistes n’ont de cesse de rappeler l’urgence : vingt-cinq millions de morts depuis l’apparition du virus au début des années 80, dont 2,9 millions pour cette année. Et sur les 4,3 millions de nouvelles contaminations annuelles, on trouve plus de 500 000 enfants.


[1Le rapport 2006 d’Onusida est accessible sur www.unaids.org (en anglais, certaines rubriques étant traduites en français)