N° 836 | du 12 avril 2007 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 12 avril 2007

Le sida, entre espoir et oubli

Joël Plantet

Si le coût des trithérapies a significativement baissé, la gratuité de l’accès aux soins est loin d’être acquise pour les pays qui en ont le plus besoin. Même si l’on en meurt moins en France, le virus continue de se propager et le nombre de personnes touchées par l’infection est en augmentation

Du 29 au 31 mars, la quatrième conférence francophone VIH/Sida réunissait 1 500 spécialistes francophones à Paris, en vue d’un « échange de données médicales, épidémiologiques et sociales » sur la prise en charge de la pandémie. Sans surprise, l’Afrique demeure de loin la région la plus touchée : 30 millions de personnes y vivent avec le virus (pour 40 millions d’individus atteints par l’infection sur le globe), dont 2,2 millions décèdent chaque année, la plupart en Afrique subsaharienne.

Systèmes de santé défaillants, médicaments génériques inaccessibles, commerce international verrouillé… Les obstacles à l’accès aux traitements dans les pays en développement sont connus et reconnus, souvent dénoncés par les associations concernées. Ils cristallisent en tout cas les inégalités entre pays riches et pays pauvres et remettent violemment en cause le développement du continent africain. Pourtant, le coût annuel d’une trithérapie générique est aujourd’hui de 150 € alors que ce traitement valait 10 000 € par an en 2002.

Quelques gouttes d’eau essaient d’enrayer l’inéluctable processus : en février dernier, l’association Solidarité sida et plusieurs régions de France ont officiellement lancé un fonds solidarité sida Afrique pour l’accès aux traitements et aux soins des populations. Jusqu’au 19 avril, la collecte du Sidaction permettra d’engranger probablement davantage que les 4, 2 millions d’euros recueillis il y a une semaine, équivalent grosso modo au chiffre obtenu l’an dernier.

Quelques travaux récents ont pourtant permis d’affiner certaines réponses : selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et Onusida, la circoncision permettrait, selon de récentes études, de réduire la transmission sexuelle du virus de la femme à l’homme, et « doit désormais faire partie des stratégies de prévention ». Des études menées au Kenya, en Ouganda et en Afrique du Sud démontrent en effet, par ce moyen, une réduction notable de 55 % à 60 % des risques d’infection par le virus du sida…

Autre débat, celui de la transmission du virus par l’allaitement : si le risque est patent et ne peut être nié, certaines études ont souligné qu’un bébé perdant les bénéfices nutritionnels du lait maternel était encore plus menacé de mourir d’une maladie infectieuse aiguë que susceptible de contracter le VIH. En effet, s’ils sont environ 300 000 enfants africains à risquer chaque année la transmission du sida par le biais du lait maternel, ils sont 1,5 million à être menacés de mourir d’autres maladies s’ils étaient privés de ces défenses naturelles.

Sur le sujet, l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS) a initié plusieurs travaux : elle tente ainsi d’évaluer l’impact d’une trithérapie par antirétroviraux sur le passage du virus dans le lait maternel pendant que la femme allaite. Et en septembre prochain, une recherche complémentaire de la même ANRS tentera d’évaluer l’efficacité à titre préventif des antiviraux chez un enfant allaité.

En France, les politiques de réduction des risques ont porté leurs fruits

Il faut savoir que dans certains pays en développement, seuls 5 % des malades du sida bénéficient de traitements efficaces. De nombreux experts internationaux et associations — telles, en France, le Conseil national du sida (CNS) ou Act Up — plaident depuis longtemps pour la gratuité des soins. « L’accès aux soins sans paiement au point de délivrance des médicaments apparaît aussi comme un soutien à l’économie familiale et une contribution directe au développement, il évite de faire travailler les enfants », estimait ainsi un récent document du CNS.

L’Organisation des Nations unies s’est d’ailleurs engagée en faveur d’un accès universel « aux traitements, aux soins et aux services d’appui » pour l’année 2010. Fin mars, le fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria avait exprimé, quant à lui, un objectif global : « Dans cinq ans, 60 % des personnes qui ont besoin d’un traitement doivent y avoir accès. C’est-à-dire six à sept millions de malades »…

Le sujet est aussi, chez nous, sur les écrans. Depuis quinze ans (Les Nuits fauves, Cyril Collard, 1992), la mise en scène du fléau s’est faite sur des tons variés : lacrymal et tolérant (Philadelphia, Jonathan Demme, 1994), d’une lucidité désespérée (N’oublie pas que tu vas mourir, Xavier Beauvois, 1995) ou ludique et musical (Jeanne et le garçon formidable, Olivier Ducastel et Jacques Martineau, 1997). Sur les écrans actuellement, Les Témoins (André Téchiné) rappelle avec force les débuts, dès 1984, de la propagation du sida, dans une ambiance de panique et de confusion déjà tombée, semble-t-il, dans les oubliettes de l’Histoire.

Pourtant, en France, malgré une baisse des cas de sida depuis l’introduction il y a dix ans de puissants traitements antirétroviraux (3 000 morts en 1996 contre 400 en 2005), la vigilance reste de mise. En effet, le nombre de personnes touchées par l’infection est, elle, en augmentation : 134 000 actuellement, dont 20 % environ ont développé la maladie. Quoi qu’il en soit, les politiques de réduction des risques (échange de seringues, traitements de substitution) ont porté leurs fruits : en 2005, les usagers de drogue représentaient 9 % des nouveaux diagnostics de sida contre 24 % en 1996.

À la veille du Sidaction, l’Institut national de veille sanitaire (INVS) rappelait tout de même que l’infection continuait de se propager : chaque année, entre 6 000 et 7 000 personnes découvrent leur séropositivité. Parmi celles-ci, davantage de femmes (40 % depuis 2003), souvent africaines. La solidarité avec les pays du Sud, la lutte contre les inégalités de santé et la précarité sont évidemment, encore, à l’ordre du jour.