N° 812 | du 12 octobre 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 12 octobre 2006

Violence d’État, l’humiliation en héritage

Joël Plantet

Depuis bientôt un demi-siècle, les pensions des anciens combattants français ont été revalorisées quand celles des vétérans étrangers restaient bloquées. Il aura fallu la sortie du film Indigènes pour que la classe politique s’émeuve d’une situation pourtant connue depuis toujours. Une forme positive d’une certaine politique spectacle ?

Sorti dans cinq cents salles, Indigènes (du réalisateur Rachid Bouchareb, dont les cinq acteurs ont collectivement reçu le prix d’interprétation masculine au dernier festival de Cannes) a bénéficié d’une promotion inattendue. L’histoire que nous raconte cette superproduction — un des dix films les plus chers de l’année : 14 millions d’euros — est simplissime : comment la France s’est montrée ingrate et humiliante avec des dizaines de milliers de combattants étrangers qui avaient contribué à la libérer. Le film est fort, la guerre contre l’occupant nazi y étant filmée au plus près.

Vous avez passé au moins quatre-vingt-dix jours avec l’armée française au cours d’une guerre ? Alors vous possédez une « carte du combattant ». Aujourd’hui, près de 57 000 vétérans sont concernés. Mais cherchez la discrimination : les anciens combattants étrangers touchent environ 110 e par an alors que les Français, 450 e ! Peuvent s’y ajouter des pensions militaires d’invalidité (27 000 personnes intéressées). Environ 80 000 anciens combattants sont aujourd’hui concernés, originaires de plus de vingt pays, la plupart du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, venus se battre avec des hymnes significatifs : « C’est nous les Africains / Qui revenons de loin / Nous venons des colonies / Pour sauver la patrie »…

Au XXe siècle, près d’un million de combattants issus de l’empire colonial ont servi la France. Cent mille en sont morts ; « Ému » (on croit rêver) par le film Indigènes, Jacques Chirac, président de la République, entend mettre — partiellement ! — fin à l’inégalité. Le 27 septembre, Hamlaoui Mekachera, le ministre délégué aux Anciens combattants annonce la « décristallisation » (le mot est joli, il s’agit du dégel) des pensions des anciens combattants coloniaux à partir du 1er janvier prochain en vertu d’une (très tardive) « égalité devant le feu ».

Vous avez dit égalité ? Le groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) rappelle que lorsqu’un ancien combattant français invalide à 100 % touche environ 690 €, un Sénégalais en perçoit 230, un Camerounais 104, un Marocain ou un Tunisien 61. En 1989, le comité des droits de l’homme de l’ONU avait déjà condamné la France pour cette injustice. Il y a dix ans, l’ancien sergent-chef sénégalais Amadou Diop avait directement porté plainte contre l’État français : en 2001, le Conseil d’État lui avait donné raison… à titre posthume.

La Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde) est elle-même saisie de l’affaire de ces pensions depuis novembre 2005. Car nous ne sommes pas encore à l’égalité de traitement souhaitée à juste titre par les associations de défense des immigrés : les pensions de retraite militaire, gelées depuis 1959, ne seront, elles, pas modifiées : 50 000 anciens étrangers engagés dans l’armée française pendant une durée d’au moins quinze ans en feront les frais. En 2002, il est vrai qu’une démarche de revalorisation des pensions et retraites des anciens combattants de l’ex-Union française était intervenue mais « selon le principe de la parité de pouvoir d’achat, c’est-à-dire en tenant compte des écarts de pouvoir d’achat selon les pays de résidence des bénéficiaires »…

Comment ne pas relier les discriminations d’hier avec celles d’aujourd’hui ?

« Attitude minimaliste, désinvolture, mépris »… Le Gisti dénonce des « demi-mesures » et exige l’abrogation pure de lois de cristallisation. L’association estime que « la politique menée par les gouvernements révèle un rapport honteux de la France à l’égard des vieux immigrés ». Et comment ne pas relier les discriminations d’hier avec celles d’aujourd’hui ? Un appel pour l’égalité des droits entre anciens combattants français et coloniaux avait été lancé par l’équipe du film Indigènes. Le 28 septembre, l’association des travailleurs maghrébins en France (ATMF), le collectif des accidentés du travail, handicapés et retraités pour l’égalité des droits (Catred), le Gisti et la Ligue des droits de l’homme avaient encore dénoncé un « faux-semblant » : mesure partielle laissant de côté les pensions civiles et militaires de retraite et les pensions de réversion ; mesure a minima parce que les deux prestations revalorisées portent sur des montants dérisoires.

Le 2 octobre à Paris, était officiellement lancé le chantier de la Cité nationale de l’histoire et de l’immigration qui ouvrira ses portes en avril prochain avec une première exposition permanente, l’ouverture d’autres espaces étant prévue jusqu’en 2009. Le lieu devrait être un « forum pour l’étude de l’immigration et de sa contribution à la culture et à l’identité de la France ». On pourrait imaginer une inauguration avec la projection d’Indigènes…