N° 583 | du 5 juillet 2001 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 5 juillet 2001 | Un film documentaire d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmute

Une place sur terre, un film documentaire sur l’exclusion

Joël Plantet

(2001 - 54 mn)
Diffusée par Association Repères et mémoires des mondes du travail (REMEMOT)
128 rue Salengro
59260 Hellemmes
Tél. 03 27 68 00 24

Thème : Cohésion sociale

Dans un décor urbain, un soleil rouge — levant, couchant ? Levant, probablement… — émerge sous une grue, entre deux tours de paysage bétonné. Dans ce décor, des portraits se croisent, d’individus, de couples, de femmes au travail, de personnes âgées ou handicapées ; des ralentis saisissent, dans la rue, quelques gestes ou scènes quotidiens : un mec marche, avec baguette et bouquet de fleurs ; un pigeon, un caniveau, des chaussures qui circulent, une béquille qui avance. Puis les paroles surgissent et s’entrecroisent, celles d’individus exclus pour mille et une raisons, jamais bonnes, celle du fou, du sourd, du marginal, de l’Arabe, du SDF, du laissé-pour-compte, de l’aveugle, de l’accidenté, du RMIste, de la femme épuisée de travail, etc. « Je voudrais changer le monde », espère l’un…

La déprime, parfois : « Je ne sais pas comment on peut vivre sur terre », s’interroge quelqu’un, pénétré de l’importance de ce mystère. « Un jour ça va aller, le lendemain, y a rien qui va » : ces mots sont vrais, parce qu’évoquant les maux de tous les jours. C’est, pour cette jeune femme sourde, la question de la place à trouver parmi les siens, elle qui a l’impression « d’être dans une salle d’attente » lors des réunions de famille. Les propos se mêlent, jusqu’à parfois se chevaucher, paroles de lassitude, de révolte et de combativité. En effet, face au handicap et à l’exclusion, les obstacles s’additionnent aux obstacles.

Toniques, les handicapés mentaux de la Compagnie de l’Oiseau mouche se font convaincants lorsqu’ils évoquent l’indifférence de l’autre, et une image binaire de la société. Une femme aveugle aussi, qui avoue avoir déjà fait semblant de lire un document, puisque son handicap « ne se voit pas » ; « je veux être comme tout le monde », revendique un ancien biologiste devenu aveugle lui aussi, qui « pour avancer, assure [son] pas ». « Je suis handicapée mentale ; je me sens des fois rejetée », expose limpidement une femme en fauteuil, qui tient à ajouter : « On a des éducateurs qui nous aident à comprendre la vie »… Dans un contexte voisin et différent, un ancien chômeur nous raconte qu’il a cessé de demander « Qu’est-ce que tu deviens ? », ayant lui-même trop souffert de cette question lorsqu’il était au chômage. Ou ce regard sur le handicap vieillissant, autrement difficile à vivre : hémiplégique, une femme regrette avec émotion de n’avoir pu être plus sexy…

« La vie, c’est comme un ring », estime quelqu’un d’autre — assez baraqué —, « il faut savoir se relever ». Mais une des personnes interrogées estime que ces « gueules cassées » sont dues à la « montée du libéralisme sauvage » — sur ses propos, on voit un bélier détruisant un immeuble —, que les années qui viennent vont entraîner un accroissement du phénomène, et appelle à la résistance.
La mise à l’écart de la personne handicapée, explique un juge — lui-même aveugle depuis l’âge de 12 ans, après deux décollements de rétine — peut se faire « par le haut ou par le bas » : il se réfère à la philosophe Anna Harendt pour dire la douteuse alternative, soit être un paria (reclus dans son ghetto), soit devenir un parvenu (et finalement oublier ce que l’on est profondément). Des vérités fortes sont assénées : pourquoi les entendants, par exemple, répètent-ils toujours ce qu’ils ont à dire, plusieurs fois et de manières différentes ? Les sourds, eux, sont contraints d’aller à l’essentiel, directs et jamais redondants.

Le regard de l’autre : pour leur fille aveugle, ces parents prendront garde à ne pas changer l’ordre des choses : le quotidien est fait de ces attentions à l’autre, « vitales », nous est-il dit, pour lui. Et loin de créer l’overdose, tous ces flashes, ces regards si pluriels, ces images mêlées, ces spots, ces tâches de lumière nous en disent finalement beaucoup sur l’humanité. Nous sommes acteurs de nos vies (surtout ceux qui vivent leur art, comme les comédiens handicapés de la Compagnie de l’Oiseau Mouche)… Ces deux réalisatrices ont tissé, comme le dit l’éducateur et journaliste Guy Jouannet (auteur de l’ouvrage L’écran sourd, éd. CTNERHI) « un kaléidoscope de portraits (…). Elles donnent la parole à des gens en lutte avec la vie ». En effet, comme le dit l’une des personnes rencontrées, « il ne suffit pas d’être entendant pour bien écouter les autres, ni d’être voyant pour vraiment voir le monde ». Ce monde aurait tort d’avoir peur des siens.