N° 533 | du 25 mai 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 mai 2000

Une loi spécifique est indispensable

Propos recueillis par Guy Benloulou

Entretien avec Françoise Pagano, présidente de l’Association nationale de victimes de harcèlement psychologique au travail

Comment définiriez-vous le harcèlement psychologique au travail ? Comment celui-ci se traduit-il au sein des institutions ?

Le harcèlement psychologique au travail (HPT) est une méthode et un processus qui ont à voir avec le discours de l’institution, à ce titre il est à décoder. Son but est d’évincer des personnes. Le processus est classique : isolement de la personne, suppression de ses fonctions ou de ses outils professionnels, mise en échec en donnant à la personne des taches pour lesquelles elle n’est pas formée, humiliation, discrimination, atteinte à l’honneur, atteinte à la dignité, incitation à la discréditer et à retourner ses collègues de travail contre elle, etc.

Le but inavoué, et inavouable, est donc la mise en échec de la personne, pour lui faire perdre confiance en elle et en son travail, douter de ses capacités et toucher à ce qu’elle a de plus précieux au niveau de son implication au travail : sa dignité.

Est-il nécessaire qu’une loi vienne recadrer cette pratique au même titre que le harcèlement sexuel ?

Une loi spécifique, avec son cortège de sanctions pénales, est indispensable car il faut sanctionner les responsables. Mais la sanction sera insuffisante si elle n’est pas accompagnée de prise de conscience et de changement des mentalités par la prévention qui doit être première et majeure.

En matière de prévention, notre association, l’ANVHPT, a déjà proposé diverses actions telles qu’instituer une « Charte de la dignité au travail » dans le règlement intérieur des administrations, entreprises et institutions. Cette charte impulserait une éthique des comportements professionnels où le respect de l’autre et de sa dignité serait institué comme obligation professionnelle, pendant des droits professionnels des personnels.

Le harcèlement s’inscrit-il dans des enjeux de pouvoir institutionnels où toute la hiérarchie est impliquée ?

Bien évidemment ! Le pouvoir est réel quand il autorise une hiérarchie à donner des ordres et des injonctions à des subalternes, et les droits statutaires sont là pour le baliser. Fantasmatique, quand une personne s’en réclame ou en est investie par d’autres symboliquement. Et c’est ce pouvoir-là qu’il conviendrait aussi de repérer avec ce qu’il a à voir avec la soumission à l’autorité.

Quand le pouvoir réel se double du pouvoir fantasmatique, alors le lit du HPT est fait.

  • En matière de HPT dans le sens pyramidal du haut vers le bas, ce qui est visible en premier, c’est l’utilisation du pouvoir réel. II reste alors à repérer comment œuvre le pouvoir fantasmatique pour soumettre l’autre de façon indigne.
  • Quand le HPT est horizontal, c’est-à-dire mis en œuvre par les collègues de même niveau hiérarchique et que la hiérarchie laisse faire, c’est le pouvoir fantasmatique qui est premier. Le silence de l’autorité hiérarchique n’exonère pas pour autant cette dernière de ses responsabilités civiles et pénales,
  • Quand le HPT est en œuvre du bas vers le haut (cas beaucoup plus rares, mais existants) il ne peut se confondre avec des conflits du travail classiques. II a parfois à voir avec le pouvoir fantasmatique et le pouvoir réel et il traduit souvent le discours de l’institution (discours toujours à décoder).

Ne craignez-vous pas, par ailleurs qu’à l’effet inverse, les victimes vont fleurir au sein des établissements publics ou privés ?

Oui, effectivement et des dérives sont à craindre dans les cas où seule la personne s’auto-désigne victime C’est la raison pour laquelle, avant d’accepter comme membre actif (c’est-à-dire victime de HPT ou ayant droit de victime), une personne qui demande son adhésion à l’ANVHPT nous lui demandons de constituer un dossier qui sera examiné par notre commission technique. II y a des personnes qui souffrent au travail et qui peuvent développer des dépressions, des maladies psychosomatiques voire des névroses traumatiques, sans être victimes de HPT.

Les dérives sont parfois mises en acte par les syndicats qui croient résoudre ces problèmes sur le même mode que tous les conflits du travail.

Le HPT est bien un discours qui traverse tous les personnels de l’institution, dans leurs diverses missions : professionnelles et syndicales. Aucun intervenant institutionnel traversé (salarié, syndicaliste, médecin du travail, etc.) n’est exempt de le véhiculer, souvent inconsciemment, de le reproduire, voire de l’entretenir.

Une façon d’en sortir pourrait consister à nommer un médiateur extérieur (non rémunéré par l’entreprise ou l’administration) dûment formé et spécialiste en victimologie. II devra être soumis au secret professionnel le plus absolu et son objectif sera d’œuvrer à l’éradication du processus HPT et non à traiter la question sous l’angle du conflit de personnes.


Dans le même numéro

Dossiers

Le harcèlement psychologique au travail

Dans l’entreprise, le harcelé est avant tout un obstacle que le harceleur ne parvient pas à « déplacer » par des moyens avouables. La victime est fréquemment un employé, mais c’est parfois un collègue, voire... un supérieur. Procédés manipulatoires d’autant plus interpellants qu’ils se produisent toujours avec une certaine complicité de l’entourage

Lire la suite…