N° 1184 | du 28 avril 2016

Faits de société

Le 28 avril 2016 | Joël Plantet

Un travail social désincarné ?

La dénaturation profonde du sens du travail social, l’attaque frontale d’un certain nombre de fondamentaux, une marchandisation qui gagne : tout cela favorise et unifie la résistance.

Qu’est-ce qu’un « planneur » ? En bref, un manager stratège, indifférent et froid, toujours étranger au terrain, chargé d’optimiser les résultats, de faire baisser les coûts et d’augmenter la valeur marchande. De par son objectif de standardisation, de par un décalage revendiqué avec les praticiens, il se trouve systématiquement en conflit avec des situations réelles, toujours singulières. Il met en place dispositifs, tableaux de bord et objectifs chiffrés ; les flux, la logique concurrentielle, l’évaluation vue d’en haut, la performance, voire les algorithmes représentent son univers professionnel. Il critique volontiers ce qu’il appellera la « résistance au changement ».

Tous les secteurs en sont atteints. Pour ces planneurs et le type de postes qu’ils occupent (ressources humaines, direction…), l’inexpérience des dimensions sociales du travail devient une compétence. Dans Le Management désincarné, la sociologue du travail Marie-Anne Dujarier dresse un tableau glaçant et documenté de l’importance prise par ces nouveaux profils.

L’auteure était invitée, le 5 avril, à la journée de formation intersyndicale organisée par les États généraux alternatifs du travail social (EGATS) de Seine-Saint-Denis, à la Bourse du travail de Bobigny. Toute la journée, des passerelles furent dressées entre secteur marchand et secteur éducatif et social. Les participants, tous travailleurs sociaux, ont planché dans le cadre de trois ateliers.

Le premier, sur le décryptage du plan d’action gouvernemental pour le travail social, a constaté le risque pour le niveau III de devenir « coordinateur », déblayé ce que cachait la notion de « référent de parcours » et s’est interrogé sur la nature du nouveau diplôme de niveau V. Le deuxième atelier, intitulé Progrès social, rêve général , a impulsé une plateforme commune avec les usagers, un état des lieux du non accès aux droits, qui pourrait être diffusé à la presse. Le troisième, sur les services sociaux à l’épreuve de la concurrence, a déploré en vrac l’extension des privatisations, la refonte des formations, la bunkerisation des services (dont Pôle Emploi, au stade final de la dématérialisation).

La nécessité de la défense des conventions collectives et des acquis sociaux a été surlignée. La convergence des luttes est d’actualité. Une syndicaliste du SNUIPP FSU 93 rappelle que son syndicat a réussi à obtenir, à force de mobilisation, 503 postes de professeurs des écoles pour la rentrée prochaine. Le salarié d’une plateforme asile de Coallia vient décrire des conditions de travail catastrophiques : six travailleurs sociaux pour quatre mille demandeurs (un état des lieux avec les autres plateformes est prévu).

La Protection judiciaire de la jeunesse du 93 parle, elle, d’« hémorragie » des personnels et se bat pour un plan d’urgence. Deux assistantes sociales proposent un texte de réflexion intitulé Les fossoyeurs du travail social. Une assistante sociale de l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard (du syndicat SUD) participe au comité d’action mis en place contre le regroupement avec l’hôpital général. Elle dénonce un budget Psychiatrie dévoyé comme variable d’ajustement budgétaire, le travail à flux tendu, et décrit une résistance active. Un militant de l’association pour l’emploi, l’information et la solidarité (APEIS) rappelle que « 40% des moins de 25 ans sont au chômage » dans le département, et développe des initiatives concernant les droits des chômeurs. Même les étudiants de Paris VIII, revenant de la manifestation contre la loi travail, angoissés par leur avenir, sont venus participer à cette convergence.

Bref, « on ne gère pas l’autre, on l’accompagne »… Le 14 mai, sur cette idée forte, aura lieu un festival du travail social baptisé Résistances et solidarité, à la même Bourse du travail.