N° 993 | du 11 novembre 2010

Critiques de livres

Le 11 novembre 2010 | Jacques Trémintin

Un monde sans limite

Jean-Pierre Lebrun


éd. érès, 2009 (367 p. ; 12 €) | Commander ce livre

Thème : Relations

Comment interpréter l’affaiblissement, dans notre société, des catégories de l’autorité, de l’incertitude, du risque, du temps d’attente, de la conflictualité, que supplée la recherche de consensus et de l’immédiateté sans limite ? Pour Jean-Pierre Lebrun, l’une des raisons majeures, sinon la raison principale, tient dans le dérapage tant de l’autorité que de la légitimité du père. Il fait remonter la remise en cause de cette position de tiers, essentielle à ses yeux pour permettre la séparation de la relation fusionnelle primaire de la mère avec son enfant, à l’émergence d’un discours scientifique venant sédimenter le savoir, en oubliant qu’il n’est que le produit d’une énonciation. Alors que la position paternelle privilégie l’affirmation, explique-t-il, laissant ainsi de la place à l’incertitude et à l’impossible, la position maternelle que favorise la science cherche à démontrer logiquement, faisant le lit d’une efficacité illusoire et d’une capacité opératoire trompeuse.

Puis, dans un raccourci fulgurant, l’auteur fait de ce discours scientifique la source du nazisme qu’il analyse comme une posture maternelle refusant l’altérité, au profit de la mêmeté. « Tout se passe comme si le nazisme avait posé anticipativement les questions auxquelles nous nous confrontons dans notre société actuelle » (p.119). Voilà bien une construction audacieuse que l’on peut s’amuser à analyser selon les concepts de la psychanalyse que professe l’auteur. Ainsi du déni : Jean-Pierre Lebrun ne cesse d’affirmer qu’il n’a pas la nostalgie du patriarcat passé. Pourtant, nombre de ses prises de position peuvent être perçues comme un retour du refoulé. Le voilà regrettant qu’un patient puisse s’opposer à la violence de son père, pour ne pas se soumettre à la loi qu’il représente pourtant (p.165) ; que l’affaiblissement du mariage réduit aux seuls sentiments entre conjoints soit synonyme de l’abâtardissement du symbolique (p.190) ; que, s’il est important de rappeler au père l’interdit de l’inceste, son emprisonnement prive néanmoins ses enfants de la place de tiers qu’il aurait dû jouer à leurs côtés (p.204).

Autre concept, celui de la projection qui localise à l’extérieur ce qui se situe en fait à l’intérieur de soi. Quand Jean-Pierre Lebrun accuse la démarche scientifique de produire des mots et des concepts qui deviennent totalisants et universels, après qu’elle ait oublié qu’ils avaient été énoncés, n’est-ce pas de la psychanalyse dont il parle ? Car, si la science se construit par la critique permanente de ses théories, ne les considérant comme justes que jusqu’à ce que l’on démontre qu’elles sont fausses, ce n’est pas le cas de la psychanalyse qui transforme ses hypothèses en vérité générale et exonère ses concepts de tout statut d’énonciation ponctuelle et singulière, revendiquant leur validité partout et tout le temps.


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