N° 763 | du 1er septembre 2005 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 1er septembre 2005

Un été comme un autre

Joël Plantet

Juillet-août 2005. La marche du monde se poursuit, pas vraiment euphorisante. En France, comme souvent, la période semble propice pour imposer discrètement quelques mesures répressives ou régressives. Le survol de l’été peut laisser penser qu’un paysage amer se dessine encore plus précisément, d’où la précarité sera loin d’être absente, le climat social s’annonçant tendu. Que nous réserve la rentrée ?

Le monde est noir et le festival d’Avignon l’a surligné cette année, jusqu’à nourrir la polémique : représentations de l’obscène et du violent à outrance, perte de repères et confusion, souffrance et pulsions de mort, haine et désespoir… Le monde est noir, nous répète-t-on : les 65 accusés du procès pour pédophilie d’Angers sont enfin lourdement condamnés, et 22 d’entre eux se voient retirer, partiellement ou totalement, leur autorité parentale, la justice pénalisant désormais bien plus franchement les abus sexuels sur mineurs.

Sombre est l’actualité : dans un grand hôpital parisien, on découvre 351 fœtus ou corps d’enfants mort-nés, conservés en toute illégalité et dans le plus grand mépris des familles. Plus largement, un projet de loi antiterroriste installe nos vies sous vidéosurveillance, mesure sécuritaire dénoncée par les associations de défense des droits de l’homme. Catastrophes aériennes en série, autoroutes privatisées, sécheresse de plus en plus « historique » : peut-on compter sur le seul effet Zidane pour remonter le moral des Français ?

— L’état du monde reste bancal : les attentats-suicides de Londres et de Charm el-Cheikh font écho à ce qui se passe quotidiennement en Irak, tandis qu’Israël gère en équilibriste l’évacuation de Gaza et quelques promesses de colonisation, ou que des milliers d’enfants meurent dans la superbe indifférence du reste du monde, au sud du Niger. L’armée républicaine irlandaise décrète, il est vrai, la fin de la lutte armée.

— À l’heure où le G5 se réunissait pour alléger la dette des pays les plus pauvres, les pays riches se barricadent : arrestation de sans-papiers et vols européens massifiant les expulsions. Fin juillet à Paris, après le départ d’un premier charter Roissy-Kaboul, un rassemblement de protestation a réclamé une nouvelle fois un moratoire sur les reconduites à la frontière, de même qu’une régularisation globale. Dans le même temps, la Poste, vénérable institution, était condamnée à dédommager une femme sans-papiers pour lui avoir interdit l’accès au livret A.

Dispositions discrètes et décrets estivaux

Ces dernières semaines, le réseau Éducation sans frontières était régulièrement informé de tel ou tel placement en rétention de parent(s) étranger(s) avec enfant (et parfois en évitait l’expulsion)… Deux décrets estivaux ont significativement durci les conditions d’octroi de l’aide médicale d’État (AME), donc de l’accès aux soins des étrangers sans titre de séjour.

— En Ile-de-France, et probablement ailleurs aussi, la délinquance a progressé dans les territoires les plus relégués. Toutefois, les enquêtes de victimation ont précisément indiqué que c’était bien le chômage qui arrive en tête des préoccupations, loin devant l’insécurité. Dans la nuit du 14 juillet, quelques centaines de voitures ont été incendiées dans quelques cités pas encore bien astiquées au kärcher.

— Pendant l’été, pourquoi se gêner ? Votées en fin de session parlementaire en juillet, quelques dispositions avaient déjà permis aux employeurs « d’alléger leurs contraintes » en termes de durée de travail et de paiement d’heures supplémentaires… Plus encore, le gouvernement assouplissait le droit du licenciement en permettant, via le contrat nouvelle embauche, aux entreprises de moins de vingt salariés de licencier sans justification un salarié pendant les deux premières années. Simultanément, le contrôle des chômeurs s’est fait plus draconien : réduction d’indemnités (de 20 à 50 %) et radiations sanctionneront désormais bien plus facilement tout manquement.

Dans un pays où le nombre d’exclus bancaires est évalué entre 4 et 5 millions, « existe-t-il une autre voie que l’accroissement des inégalités et la réduction des protections, même transitoires, pour faire redémarrer la croissance et l’emploi ? » s’angoisse le président d’Emmaüs, Martin Hirsch [1]. Piètre consolation, à l’autre bout de la chaîne, un décret oblige EDF à prévenir, en cas d’impayés, des coupures d’électricité…

Côté handicap, le comité consultatif national d’éthique (CCNE) a été saisi de la situation des autistes en France par les associations concernées, qui espèrent qu’un avis de l’instance poussera au « respect des obligations éducatives à l’égard de ces personnes ». Par ailleurs, l’auteur de l’ouvrage controversé L’Enquête interdite, handicapés — qui avait dénoncé avec une parfaite mauvaise foi le fonctionnement actuel des centres d’aide par le travail — est condamné pour diffamation en cassation.

— Sur le front de la psychiatrie, le fondateur de la communauté de Taizé est assassiné par une malade mentale, alors que les Journées mondiales de la jeunesse — dont le financement par l’Union européenne fait polémique — réunit un demi-million de catholiques à Cologne. Les journaux s’étaient auparavant emparés de quelques évasions d’HP pour alarmer l’opinion : le ministre de la Santé, Xavier Bertrand, annonçait alors le 8 août l’accélération du plan de santé mentale en présentant des mesures supplémentaires de sécurisation des établissements psychiatriques.

Des unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA), d’ailleurs déjà prévues dans la loi Perben II pour la prise en charge des personnes détenues, ouvriront 450 lits en 2008, au lieu des 300 initialement décidés. Le déblocage de quelques millions d’euros est annoncé, mais certaines structures restent menacées de fermeture, tel l’Atelier du non-faire, lieu d’expression libre de l’hôpital psychiatrique de Maison-Blanche (94).


[1Voir « Sans-grade » et élites face à face, in Le Monde du 23 juillet