N°  | du 5 février 2015 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 5 février 2015 | joël Plantet

Un devoir d’éducation réactivé

Rien ne serait pire que de ne plus y croire. Si les réponses à la «  radicalisation  » sont éminemment politiques, elles ne peuvent se décliner par le seul éventail d’une approche ultra sécuritaire. La prévention a son rôle à tenir. Comme jamais.

Les lois sécuritaires s’égrènent, le plus souvent en surenchère politique. S’est également engagée, plus timide, une réflexion sur les ajustements éducatifs pour contrer l’engagement suicidaire de certains jeunes en désespoir social et en perte de lien social. Les quelques refus de la minute de silence (archi minoritaires) dans les établissements scolaires, la contestation des faits, voire la défense de la théorie du complot, ont alerté à juste titre le corps enseignant.

La politique de la Ville (et ses moyens), la cohésion sociale et l’égalité sont cruellement interrogées. Nombre d’éducateurs de milieu ouvert sont amenés à discuter pied à pied avec certains jeunes justifiant parfois ces attentats pour cause d’atteinte à leur religion. Globalement, il est à craindre, comme Mohammed Mechmache, porte-parole de ACLeFeu et beaucoup d’autres, que certains jeunes – on voit lesquels – soient encore plus stigmatisés après ces événements, la solution étant évidemment dans davantage de justice sociale. Le comité national des acteurs de prévention spécialisée (CNLAPS) appelle à un soutien renforcé de la puissance publique vis-à-vis de celle-ci (euphémisme : elle est de plus en plus en danger) et à renforcer ses liens avec les autres acteurs sociaux territoriaux.

Le portail du travail social, Oasis, estime que l’engagement du travailleur social – à inventer des relations, à déjouer les peurs, à œuvrer pour la participation de tous à la vie sociale – peut juguler les risques de dérives dans ce contexte d’insécurité sociale croissant. Le consultant en prévention Yazid Kherfi organise une «  médiation nomade  » dans certains quartiers. Daniel Cohn-Bendit a proposé que 2 % des rentrées publicitaires du football professionnel soient affectées aux travailleurs sociaux de certaines banlieues…

Certains jeunes – on voit lesquels… – encore plus stigmatisés après ces événements

Des actions, dont de formation, existent déjà, par exemple sur l’appropriation des réseaux sociaux par les travailleurs sociaux. Le danger ne peut en aucun cas être minimisé : l’organisation nationale des éducateurs spécialisés (ONES) fait part d’inquiétudes concernant certains jeunes d’IME, de MECS ou d’ITEP (instituts médico-éducatifs, maisons d’enfants à caractère social, instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques) qui, privés de prise en charge éducative, pourraient alors basculer dans des sphères plus dangereuses…

Dounia Bouzar, ex-éducatrice de la protection de la jeunesse (PJJ) devenue anthropologue et fondatrice, il y a moins d’un an, du centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI), pointe un réel manque de formation des travailleurs sociaux. Une mesure fait débat, illustrant parfaitement le climat actuel, celle de créer une unité de renseignement au sein de la PJJ. Les syndicats sont à juste titre vent debout, pointant un dévoiement majeur des missions éducatives. Un bel article du site Reporterre avait décrit le terreau propice à tous les embrigadements constitué par l’enfance désolée et sans repères des frères Kouachi, et peut-être aussi les failles de leur prise en charge. L’accompagnement à une citoyenneté pleine et entière reste la meilleure des réponses.

Les mesures annoncées semblent insuffisantes, vagues et non chiffrées, quand elles n’existent pas déjà, laissant perplexe la communauté éducative : refonte de la carte scolaire, formation des personnels à la laïcité et charte dans les établissements, enseignement laïque du fait religieux, coopération avec les associations, évaluation de la maîtrise du français, enseignement moral et civique. De «  meilleurs liens avec les travailleurs sociaux  » sont à créer, a déclaré Hollande. Mais encore ? À suivre, de très près.