N° 992 | du 4 novembre 2010 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 4 novembre 2010

Trajectoires et origines : immigration égale discrimination ?

Joël Plantet

Pour la première fois, une vaste enquête intitulée Trajectoires et origines propose une photographie des immigrés et de leurs descendants. Elle établit clairement « un sentiment d’exclusion du corps de la nation ».

« De quelle couleur de peau vous diriez-vous ? Avez-vous une religion ? » En 2007, certaines des questions de l’enquête Trajectoires et origines émanant de l’Insee et de l’Institut national d’études démographiques (Ined), avaient fait polémique. Cette étude serait-elle une caution prétendument scientifique consolidant les stéréotypes racistes ou, au contraire, apporterait-elle d’utiles précisions permettant de les combattre ? Question brûlante, les statistiques ethniques sont – encore ? – interdites en France, mais Trajectoires et origines avait bénéficié d’un accord exceptionnel de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Quoi qu’il en soit, deux questions ayant trait à la couleur de la peau avaient été retirées.

Les immigrés et leurs descendants sont-ils des Français à part entière ? Environ 21 000 personnes ont été interrogées, âgées de 18 à 60 ans, descendants de migrants et natives des départements d’outre-mer. La moitié de ceux qui ont acquis la nationalité française ont le « sentiment de ne pas être perçus comme des Français », bien qu’eux-mêmes ressentent un sentiment d’appartenance (« alors que les immigrés sont les plus touchés par les discriminations, leur regard sur la société française est paradoxalement la moins négative », note l’écrit).

Les inégalités, voire les discriminations, se vérifient tous les jours

Une première partie rendue publique au mois de mars dernier avait relevé que les discriminations se portaient bien. La tendance ne risque pas de s’inverser lorsque l’on considère les nouvelles lois et projets en matière d’immigration. Toutefois, il est également indiqué que les filles d’immigrés obtiennent de meilleures performances que leurs frères : un tiers des filles d’origine africaine décrochent un diplôme du supérieur, comme les Françaises. Le sort des garçons n’est pas enviable, quelle que soit leur origine : massivement orientés vers les filières d’apprentissage, ils se retrouvent, diplôme en poche, deux fois plus au chômage que les Français.

Si le niveau d’études n’a cessé d’augmenter ces dernières années, le niveau de qualification, lui, est très variable : 40 % de ceux qui sont arrivés par regroupement familial n’ont aucun diplôme, contre 33 % de ceux qui sont venus dans le cadre d’une demande d’asile… Mais les parcours scolaires restent comparables à ceux de la « population majoritaire ». En revanche, sur le marché du travail, le salaire horaire est inférieur de plus de 10 % à celui des Français d’origine, et le taux de chômage des descendants d’immigrés dépasse celui de la population générale.

Tout cela alimente un fort sentiment d’injustice. Les inégalités, voire les discriminations, se vérifient aussi au niveau de l’accès au logement, à la santé, des rapports avec la police, de l’entrée en boîte de nuit… sans pour autant que soient saisies les instances de recours. Un tiers des immigrés et de leurs descendants, d’après l’enquête, déclarent avoir subi des faits de racisme mais, chiffre significatif, 30 % de ceux qui n’en ont pas subi s’y sentent potentiellement « exposés »

Certains détails mal connus apparaissent : ainsi, même si les immigrés se marient plus, la mise en couple des immigrés africains intervient plus tardivement pour cause de difficultés d’insertion sur le marché du travail ; autre constat, la « France de la diversité » se situerait politiquement « clairement à gauche » « Avant de se traduire en actes, les discriminations se construisent sur la stigmatisation des personnes à travers stéréotypes et préjugés », établit l’enquête Trajectoires et origines. Mais encore ? Dans le contexte législatif actuel, que faire de tels constats ?