N° 1038 | du 10 novembre 2011

Faits de société

Le 10 novembre 2011

SDF, pas forcément malade mental

Joël Plantet

L’amalgame entre folie, toxicomanies et sans-abrisme est largement pratiqué, y compris par les travailleurs sociaux. Non, le SDF n’est pas obligatoirement sujet à l’addiction, ni aux troubles mentaux.

La santé mentale des personnes sans abri fait l’objet de nombreux préjugés, et l’image du SDF alcoolique, malade et fou reste très répandue… Or, tous les travaux internationaux s’intéressant au rapport entre sans-abrisme et santé mentale refusent l’assimilation entre folie et exclusion… même si une surreprésentation des troubles psychiatriques sévères est observée dans cette population.

Pour la première fois en France, une enquête – intitulée Santé mentale et addictions chez les personnes sans logement personnel d’Ile-de-France (Samenta) – apporte un éclairage affiné sur la question. S’appuyant sur une grande diversité de situations et de conditions de vie de personnes à la rue, l’Observatoire du Samu social de Paris et l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) livrent ainsi leurs constats. La part des personnes atteintes d’un trouble psychiatrique sévère représente 31 % des 840 personnes rencontrées (psychotique pour 13 %, de l’humeur pour 7 % ou anxieux pour 12 %). Autre constat : un petit tiers d’entre elles sont consommatrices, régulières ou dépendantes, de substances psychoactives. En effet, « seulement » 28,5 % des personnes sans abri souffraient d’une addiction (soit trois à cinq fois plus que dans la population totale). Mais vulnérabilité et rejet social sont alimentés, chez les riverains, par cet usage de drogues, rendant « urgent d’envisager de nouvelles modalités d’hébergement ».

Enfin, les troubles psychotiques – en majorité schizophréniques – représentent la pathologie la plus grave et la plus fréquente pour ce public, comparée à la population générale, soit une prévalence de huit à dix fois supérieure. Et la majorité des personnes ayant bénéficié de soins psychiatriques n’est plus suivie…

Samenta a également permis d’estimer la population adulte francophone sans logement personnel fréquentant les services d’aide en Ile-de-France à 21 176 personnes, tout en confirmant l’hétérogénéité de ce public, tant du point de vue des trajectoires de vie que des catégories sociales. Autre nuance importante, les ruptures familiales et maltraitances diverses seraient davantage à mettre en lien avec les personnes souffrant de troubles psychiatriques sévères – y compris celles qui vivent dans les zones urbaines sensibles – qu’avec les SDF en général.

Un focus a été fait sur les familles, les femmes et les jeunes, nombreux parmi la population étudiée : il est ainsi noté que 16,6 % des 18-25 ans sans logement personnel « présentent un risque suicidaire élevé ou moyen ».
Ce programme de recherche est d’autant plus original qu’il s’attache à « estimer les effets des insertions ou des ruptures sociales, du contexte familial, et des environnements géographiques de vie, sans faire pour autant l’impasse sur les conditions de vie ». Il conjugue au contraire les différentes approches dans la recherche des mécanismes produisant les inégalités sociales ou de santé.

L’enquête Samenta se veut enfin base de comparaison avec des études similaires réalisées à l’étranger. Actuellement, deux autres chantiers sont en cours : l’un concerne l’hygiène « de la tête aux pieds » et pendant deux mois, dix camping-cars sillonneront Paris, les bois de Boulogne et de Vincennes, et visiteront les centres d’hébergement. Le second étudiera pendant trois ans le nombre grandissant de familles vivant à la rue, « car désormais au niveau du 115, le nombre de personnes sans domicile en famille a dépassé celui des personnes isolées. C’est un phénomène peu visible, que les chercheurs anglo-saxons ont déjà analysé depuis longtemps »…