N° 971 | du 29 avril 2010

Faits de société

Le 29 avril 2010

Régression sécuritaire en psychiatrie

Joël Plantet

Une rupture dangereuse s’est amorcée pour les professionnels du secteur de la psychiatrie. Nourri de faits divers exceptionnels, un projet de loi durcit le régime de soins sous contrainte. Inquiétudes pour l’avenir

Une tendance inquiétante s’est amplifiée depuis la fin de l’année 2008 : corollairement à une dégradation des soins psychiatriques – faute de traitements, de plus en plus de malades mentaux, par exemple, se retrouvent en prison –, une approche presque exclusivement sécuritaire est apparue, alimentée par de rares faits divers immédiatement instrumentalisés par le pouvoir politique.

En effet, la psychiatrie va mal : restrictions financières drastiques – 50 000 lits fermés en vingt ans –, des hospitalisations de plus en plus brèves, une pédopsychiatrie perdant inexorablement ses moyens… En décembre 2008, en visite au centre hospitalier d’Antony (92), Sarkozy avait annoncé, après le meurtre à Grenoble d’un jeune homme par un patient schizophrène échappé de son HP, le durcissement de la loi de 1990 sur l’hospitalisation sans consentement, celui des conditions de sortie des patients, et la multiplication des moyens d’enfermement dans les établissements. Les professionnels s’en étaient vivement émus et avaient appelé au non-respect de la loi : nombre d’entre eux avaient signé la pétition Non à la perpétuité sur ordonnance, dénonçant une « société de sûreté médicale ».

Le 2 avril dernier, un voyageur était poussé sur les voies du RER par un jeune homme souffrant de lourds troubles psychiatriques. Rebelote dans le discours sécuritaire, à la différence près que le projet de loi sur les soins en psychiatrie est maintenant avancé : il met l’accent sur les soins sous contrainte, prévoit un recours facilité au juge des libertés et de la détention, facilite l’obligation de soins à domicile d’un patient… Les associations et syndicats (de psychiatres, le plus souvent) concernés restent sceptiques sur les réponses avancées, et avaient rendez-vous le 22 avril dernier au ministère pour exprimer leurs craintes.

La relation houleuse de la société française avec ses aliénés

Sombre paysage, résumé en quelques chiffres : les troubles mentaux toucheraient plus d’un million d’enfants et d’adolescents. Sur les 600 000 personnes souffrant de schizophrénie, moins de 0,5 % ont affaire à la justice. Il existe environ 4 500 postes de psychiatres dans le secteur public, dont un millier serait vacant. Selon l’Inserm, on compte en France 40 000 enfants et adolescents autistes, et environ le même nombre d’adultes.

Signe des temps, l’époque pullule d’initiatives : à Paris au mois de mai, un festival intitulé Folie et identité s’intéressera, avec plusieurs spectacles suivis de débats – trois films (Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire, San Clemente de Raymond Depardon et Bye bye apartheid d’Olivier Meyrou), deux documentaires, du cirque, de la musique… – au trouble identitaire et à la folie. Il y a quelques jours, se terminait une autre manifestation artistique forte, Quand l’art sort de la psychiatrie et du handicap, un théâtre parisien accueillant les œuvres d’artistes en résidence à l’hôpital. En Savoie, ce 29 avril et le 6 mai prochain, un collectif de professionnels organise une démarche d’information en santé mentale et débat après la projection du film Elling, pour moins de stigmatisation…

Le 13 avril dernier, Un monde sans fous, enquête plutôt militante, était diffusé sur France 5, étudiant la relation houleuse de la société française avec ses aliénés (sur mediapart.fr jusqu’à fin mai). Éducateur et écrivain, Joël Kerouanton lance une souscription pour la sortie de Troubles 357.23, dont la parution est prévue à l’automne aux éditions Champ social, broderie poétique sur les critères diagnostics de ce célèbre ouvrage de psychiatrie…