N° 824 | du 18 janvier 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 janvier 2007

Regard sur cinquante ans de travail social

Jacques Trémintin

Thème : Pratique professionnelle

Au cours d’un colloque, l’association ADAEA a analysé l’évolution de ses pratiques professionnelles. Cette rétrospective, dont l’intérêt dépasse largement le cadre de l’institution, retrace les évolutions que le travail social a dû accomplir pour s’adapter aux mutations de la société

C’est aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale que l’action sociale a, dans notre pays, vraiment pris de l’ampleur. Les premières associations qui virent alors le jour ont pour beaucoup d’entre elles résisté à l’usure du temps, sachant évoluer et s’adapter aux mutations des pratiques et des populations.

L’Association départementale pour l’aide à l’enfance et aux adultes en difficulté (ADAEA), intervenant dans le département de l’Eure, fêtait l’année dernière son jubilé [1]. Fondée en 1956, elle débuta modestement par la mise à disposition d’une assistante sociale de la CAF qui attendra de nombreux mois avant d’obtenir un bureau dans les locaux du palais de justice. Elle s’est depuis étoffée, renforçant les services offerts aux différents magistrats. Elle assure aujourd’hui les mesures ordonnées par les juges des enfants (aide éducative en milieu ouvert, enquêtes sociales, investigations d’orientation éducative, tutelles aux prestations sociales enfant), par le juge des tutelles (tutelles aux majeurs protégés, tutelles aux prestations sociales adulte) ou encore par le juge des affaires familiales (lieu de rencontres entre parents et enfants).

Pour fêter cet anniversaire, l’ADAEA proposait, le 12 octobre 2006, un colloque [2] consacré aux évolutions à la fois de la famille et des pratiques professionnelles destinées à lui venir en aide.

• Les évolutions des pratiques professionnelles

Philippe Boucquiaux, éducateur spécialisé et chef de service éducatif du service tutelle de l’ADAEA, est venu présenter le résultat d’un travail de recherche assuré par un groupe de salariés de l’association sur les rapports d’activité qui se sont échelonnés pendant cinquante ans, ainsi que sur certains écrits d’enquête sociale, d’AEMO ou de tutelle. Ces documents reflètent des pratiques professionnelles fortement marquées par leur époque, par les représentations et conceptions qui fondaient alors les actions des intervenants, explique-t-il en introduction de son intervention.

La place et la fonction de la famille ne constituent pas un thème récent, comme le prouve cette définition de l’action éducative qui « est destinée à restaurer la famille dans son rôle de cellule positive et vivante de la société » (rapport d’activité 1984). Pour autant, les normes dominantes de l’époque marquèrent fortement la vision des professionnels. Quelques extraits de documents datant des années 1960/1970 rendent bien compte de cette approche.

Monsieur est dépravé

Ainsi, en 1961, n’hésite-t-on pas à présenter les familles comme « fragiles », révélant à la fois leurs insuffisances éducatives (l’autorité paternelle étant devenue inopérante vis-à-vis de l’enfant) et leur mode de vie défectueux (concubinage, alcoolisme, paresse, travail irrégulier).

En 1965, on parle des « déviations morales » des parents, de leur « incompétence à concevoir une organisation familiale d’où découlent l’insécurité, l’inéducation, le désœuvrement des enfants. » On évoque l’« ignorance » qui « rappellerait l’époque moyenâgeuse », les tâches des assistantes sociales et des éducatrices étant présentées comme presque insurmontables. Et de disserter en 1965 sur la paresse qui serait l’aboutissement des chutes successives de la morale, de l’autorité des rites familiaux : « Beaucoup d’enfants issus des familles suivies ont un genre de vie ralenti, restreint, pauvre. Ils méconnaissent les principes élémentaires qui aident à découvrir les bienfaits de l’éducation, des relations avec les autres. Du reste leur pauvreté verbale les empêche de procéder à des échanges valables, de communiquer avec un autre monde que le leur. »

En 1975, on soutient la dimension de reproduction intergénérationnelle de ces modes de vie : « Les récidives des déviances familiales se constatent héréditairement. Nous constatons le même phénomène qui se reproduit avec les enfants devenus parents, c’est-à-dire la rusticité qui empêche l’évolution. » Tel père est présenté en 1967 comme « réputé courageux et alcoolique, comme ses parents d’ailleurs. » Les pères en général sont abordés à partir de leur fonction instrumentale : pourvoyeur de revenus, leur rapport au travail est essentiel : « Les ressources sont suffisantes bien que le père ne travaille pas. Comme il y a un enfant chaque année et parfois deux dans les bonnes années, le montant des allocations familiales s’élève tous les ans. » (1964) ou encore « Monsieur est paresseux, vit en parasite de la société. » (1964), sans oublier les jugements particulièrement stigmatisants : « Monsieur semble avoir abandonné son penchant pour la bouteille. » (1965), ou encore « Monsieur est un homme dépravé par l’alcool, père considéré comme une ruine, un déchet, irrécupérable, complètement abruti. » (1968).

Quant à la mère, elle est assignée au foyer, à l’accomplissement des tâches ménagères et d’éducation : « La mère est très fatiguée, mauvaise maîtresse de maison, elle ne fait aucun effort pour tenir son foyer. » (1962), « Nous estimons que le métier de veilleuse de nuit à l’hôpital n’est guère conciliable avec le rôle d’une mère de deux très jeunes enfants et bientôt d’un troisième, et nous souhaiterions que madame quitte cet emploi pour se consacrer à ses enfants. Madame est à surveiller et à contrôler. » (1978) « La jeune mère, peu préparée à son destin d’épouse, de mère et de ménagère. » (1975) « La mère est de mœurs légères. Le logement est très isolé, ce qui est un inconvénient car madame peut recevoir ses amants en l’absence de son mari qui travaille à 6 km » (1964)

Les années 1960/1970 étaient très fortement marquées par des préoccupations sanitaires. Le traitement socio-éducatif préconisé portait sur les conséquences de défaillances où l’hygiène et le suivi médical étaient particulièrement soulignés. Les pratiques étaient alors très ciblées dans ces domaines. On peut ainsi lire dans le rapport d’activité de 1963 que la création du centre social qui ouvrit cette année-là « a permis, entre autre, d’offrir la possibilité de procéder à la toilette des enfants, d’utiliser des douches… Rechercher l’acquisition des habitudes de propreté, tâche qui peut apparaître bien simple, est pour les enfants une amorce au progrès social.

Les milieux miséreux, qui sont nos milieux de travail, sont perpétués souvent par la malpropreté corporelle, l’accoutumance aux odeurs malodorantes. La crasse ancestrale détériore les personnalités d’enfants et transforme leur psychisme. Ces enfants ont acquis peu à peu des habitudes de l’incolore et de l’informe. Ils vivent trop agglutinés dans la cuisine et dans la chambre (quelle chambre souvent !) autour de leur mère ou sans elle, sans l’habitude des contacts sociaux, sans être occupés. » Rien que pour le plaisir, une petite dernière : l’euphémisme qui permettait alors de parler à demi-mot de l’inceste : « Les fillettes notamment posent des problèmes sérieux par leur précocité qui les entraîne à des expériences troubles, clandestines souvent découvertes dans le milieu familial. » (1965).

Les mots utilisés, la manière parfois « directe » de désigner, de stigmatiser la ou les personnes déviantes témoignent à eux seuls de l’évolution du regard posé et par voie de conséquences des pratiques qui s’y rattachent.

Rira-t-on de nous dans cinquante ans ?

« Ce qui valait hier ne vaut plus aujourd’hui ou plus exactement ce qui prédominait hier n’est plus aussi actif aujourd’hui. La société évolue, des modèles culturels apparaissent, d’autres s’estompent, sont moins actifs. Les pratiques évoluent, de nouvelles apparaissent, d’autres s’estompent, certaines sont bannies » concède Philippe Boucquiaux.

Les pratiques de l’ADAEA connaîtront la même évolution que dans le reste du secteur. L’analyse du fonctionnement des familles entrera progressivement dans la logique de la complexité, se dégageant du modèle explicatif « linéaire et causal », au profit d’une interrogation « circulaire » intégrant tant une prise en compte du contexte que des effets produits par l’intervention socio-éducative elle-même. La stigmatisation, la désignation des mauvais parents ou des enfants qui ont des conduites déviantes n’apparaîtront plus de manière aussi tranchée et sans appel.

On perçoit à la fin des années 1970 l’amorce de ces nouvelles pratiques. L’intervenant n’est plus seulement celui qui observe de l’extérieur, celui qui renseigne, celui qui conseille, celui qui impose un modèle dominant en se référant à des valeurs à fortes connotations morales, en se substituant aux parents défaillant, mais il est aussi celui qui œuvre pour requalifier (auprès des adultes concernés, auprès des enfants et auprès de l’environnement) une image parentale souvent disqualifiée et disqualifiante, qui œuvre pour revaloriser des personnes en favorisant le développement de leur(s) potentialité(s), commente Philippe Boucquiaux.

L’ADAEA a eu le courage de regarder son passé qui est aussi le nôtre. Ce coup de projecteur en arrière ne doit pas seulement nous faire sourire. « Il doit nous inciter à l’humilité », réagira un participant au colloque qui rappellera qu’encore aujourd’hui on n’hésite pas à écrire qu’un enfant est sale, en lieu et place d’évoquer des problèmes qu’il rencontre avec l’hygiène.

Derrière la dimension technicienne qu’ils revendiquent, les travailleurs sociaux continuent à fonctionner à partir de leurs représentations, démontrera David Bouaziz, directeur de l’Association gestionnaire de l’institut de formation d’éducateurs de Normandie (Agifen), qui leur a consacré une étude de 800 pages (lire son interview). Qu’ils s’appuient sur un registre normatif, qu’ils privilégient leurs affects ou revendiquent la dimension éthique, ce n’est jamais le réel dont ils rendent compte mais la construction qu’ils s’en font.

Ce colloque de l’ADAEA a permis de regarder derrière nous. Mais comment seront jugés nos propos et nos écrits actuels dans une cinquantaine d’années ? Feront-ils rire eux aussi ? Le recours à l’euphémisme parfois d’une manière décalée fera peut-être l’objet de moqueries. Cette façon de parler des chômeurs (demandeurs d’emploi), des pauvres (gens modestes), des grèves (mouvements sociaux), du balayeur de rue (technicien de surface), du clochard (sans domicile fixe), de la prison (espace carcéral), du vandalisme (incivilité), du viol collectif (tournante), du bordel (salon de massage), de la prostituée (travailleuse du sexe) etc. qui permet de contourner et d’éviter les réalités conflictuelles pourrait à son tour faire l’objet d’acerbes critiques. Cette aseptisation du langage ne permet-elle pas de verrouiller le débat en utilisant des mots de plus en plus désincarnés et vides de sens ?

Dans un ouvrage récent, Éric Hazan [3] dénonce ainsi le remplacement de la notion d’exploitation par celle d’exclusion : « Ce glissement sémantique amène en effet à accepter que la lutte contre l’injustice soit remplacée par la compassion, et la lutte pour l’émancipation par les processus de réinsertion et l’action humanitaire. » Donnons-nous donc rendez-vous au colloque de l’ADAEA en 2056, pour le centième anniversaire de cette association, afin d’entendre la suite du travail de recherche sur les représentations des professionnels des cinquante prochaines années.

• Les mutations familiales

La vision que nous avons de la famille, explique Claude Martin, sociologue et directeur de recherche au CNRS, au cours du colloque, est liée aux trente glorieuses. Cette époque fut celle d’une croissance de cinq points par an, de la reconstruction, de l’élaboration de la protection sociale et du chômage marginal. Le modèle familial qui s’y déploya correspondait à la cellule nucléaire stable et féconde. Cette structuration était basée sur une stricte répartition du travail : l’homme était destiné à la production (Monsieur Gagnepain) et la femme à la reproduction (Madame Aufoyer). Le sujet entrait rapidement dans l’âge adulte. Le jeune homme se mettait en ménage peu de temps après la fin de son service militaire, trouvait un travail conforme au métier qu’il avait appris, occupait un logement et « faisait famille », sa femme mettant au monde des enfants et se consacrant à leur éducation.

Tout cela a été bousculé par des conditions de vie qui ont complètement changé, tant au niveau du travail que du logement ou des loisirs. Avec des résultats que l’on connaît bien aujourd’hui : une régression de la nuptialité (275 000 mariages en 2005 contre 387 400 en 1975), une explosion du nombre de divorces (42 pour 100 mariages), 48,3 % d’enfants naissant hors du mariage etc. Mais cette évolution n’est pas que quantitative.

Alain Lazartigues, professeur de pédopsychiatrie à l’université de Brest proposa une distinction qualitative entre la famille des années 1960 et celle d’aujourd’hui. La famille d’autrefois, explique-t-il, s’appuyait sur l’autorité : les places intergénérationnelles y étaient asymétriques et une grande dépendance reliait ses membres. La transmission des valeurs se faisait d’une façon verticale. Elle favorisait l’intériorisation des interdits et laissait une place importante à l’altérité qui s’imposait de par une dominante hiérarchique forte. La famille contemporaine s’appuie, tout au contraire, sur une logique consensuelle. Les places des parents et des enfants y sont symétriques, chacun étant incité à l’autonomie et à l’individualisme. La transmission des valeurs est horizontale. Ce qui l’emporte en son sein, c’est bien l’épanouissement affectif de chacun. Les instances psychiques de contrôle des interdits y sont largement affaiblies.

Désir sous tutelle

La seconde dominante marquante de la famille traditionnelle était le devoir. La place du collectif y était exigeante, les idéaux et modèles jouant un rôle d’identification essentiel. Chaque membre vivait un fort sentiment d’appartenance. Le principe de désir y était mis sous tutelle, la légitimation des comportements étant fondée sur l’exigence du collectif. La famille contemporaine se fonde quant à elle sur l’hédonisme. Les besoins individuels l’emportent sur les besoins collectifs : ce qui compte c’est la recherche de satisfaction des sensations individuelles.

L’autre apparaît très vite comme persécuteur, en ce qu’il peut s’opposer au principe de plaisir qui tient ici une place centrale. L’autorité et le devoir de la famille d’autrefois préparaient au respect d’autrui, mais entravaient la réalisation du désir individuel dont l’inhibition posait un vrai problème pour l’épanouissement personnel. Le consensus et l’hédonisme de la famille d’aujourd’hui permettent de réaliser bien plus librement le désir du sujet, mais le contraint à entrer dans une relation conflictuelle avec l’autre.

À la personnalité névrotico-normale passée s’oppose l’organisation narcissico-hédoniste présente. À la domination très souvent étouffante du surmoi qui interdisait la réalisation individuelle d’hier répond sa faible efficacité actuelle qui laisse la porte ouverte à la manipulation perverse d’autrui au seul profit de la satisfaction de l’ego. Faut-il se tourner vers notre proche passé pour y voir un âge d’or qu’il conviendrait de retrouver ? Rien de moins sûr, réplique Éric Fiat, philosophe et maître de conférence à l’université de Marne-la-Vallée, sauf à se revendiquer de l’intégrisme catholique. Auparavant le devoir opprimait le désir : personne n’a vraiment envie d’y retourner.

Aujourd’hui, c’est le désir qui opprime le devoir : « Une société d’égaux est avant tout une société d’egos qui se heurtent les uns les autres », affirme-t-il. Aristote, pour qui la vertu est toujours juste mesure entre deux vices (l’un par défaut, l’autre par excès), valorisait le courage face à la lâcheté et à la témérité et la générosité face à l’avarice et à la prodigalité. La bonne famille ne serait-elle pas celle qui réussirait à trouver la juste mesure entre le devoir et le désir ?


[1ADAEA - 2 rue Arsène Meunier - 27004 Evreux cedex. Tél. 02 32 39 79 60. mail : adae.info@wanadoo.fr

[2« Famille en mouvement : modèles familiaux pluriels, approches socio-éducatives singulières » ADAEA, Evreux, 12 octobre 2006

[3« LQR. La propagande du quotidien », Éric Hazan, éd. Raisons d’agir, 2006, p.10


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