N° 1000-1001 | du 13 janvier 2011

Dossiers

Le 13 janvier 2011

Refonder le travail social

Jean-Luc Martinet

Thème : Travail social

Editorial du numéro 1000

Ce numéro 1000 devait rendre compte d’un colloque initialement prévu les 14 et 15 octobre 2010 que nous pensions intituler « Les États généraux du travail social. Apprendre à faire face ensemble ». Après plusieurs mois d’échange, de confrontation et de débat au sein d’un groupe de pilotage composé d’acteurs professionnels locaux qui ont toujours soutenu Lien Social depuis plus de vingt ans [1], l’argumentaire tombait comme un constat cinglant. « Un vent mauvais souffle sur le travail social : l’économie de marché incontournable, la sécurité envahissante, les contraintes réglementaires et les coupes budgétaires plombent l’action sociale et nous mettent sous pression. Pouvons-nous, à la fois, cautionner la productivité à tous crins en tant que citoyen et être, comme travailleurs sociaux, au côté des exclus ? Nous faut-il attendre et voir venir ? Obéir ? S’adapter ? Évoluer ? Renier notre histoire ? Entrer en résistance ? Refonder le travail social ? Chaque jour nos pratiques, nos formations, nos engagements, nos convictions, notre éthique sont confrontés à ces questions. Allons nous rester les bras croisés ? »

Face à la frilosité des fonds d’assurance formation qui ne financent plus le débat d’idées, nous avons renoncé à l’organisation de cette manifestation qui faisait peser sur Lien Social des risques financiers que nous n’étions pas en capacité d’assumer. Finies donc les grandes rencontres de professionnels organisées par Lien Social comme les Etats généraux des éducateurs en 1992 (2400 participants), les Assises du travail social en 1996 (2800 participants) et entre les deux, les forums Educ acteur (1993) et Formation et lutte des places (1994). L’air du temps est aux formations catégorielles, techniques, pratiques, scolaires, et non transversales dans la confrontation des pratiques professionnelles. Et pourtant on y croyait. Parce que ce désir de croiser ses expériences, ses doutes, ses doléances, ses projets, ses coups de gueule… existe bel et bien et nous le relayons toutes les semaines dans les colonnes de Lien Social depuis plus de 22 ans.

L’actualité sociale autrement

Lien Social a été fondé par un groupe de travailleurs sociaux toulousains, éducateurs spécialisés, kinésithérapeute, psychologue… Tous acteurs et militants dans une grande association régionale de l’éducation spécialisée. Le premier numéro paraît le 13 octobre 1988. Le concept sociologique de lien social — actuellement ressassé sur tous les tons, accommodé à toutes les sauces des instrumentalisations politiques — n’existait pas encore à l’époque et tout naturellement, ce lien que nous voulions créer entre les professionnels du secteur social et médico-social nous est apparu évident. Il s’est traduit par le dépôt du titre Lien Social, le forum social du jeudi.

Au tout début, nous pensions faire écrire les travailleurs sociaux sur leur pratique et leur engagement professionnel. Très vite, il a fallu se rendre à l’évidence : l’écriture n’est pas le point fort des travailleurs sociaux… ! (même si les pages Rebonds inclinent à penser ponctuellement le contraire…) Si le noyau dur du départ était constitué de professionnels en exercice encore présents aujourd’hui [2], nous avons été amenés à travailler aussi avec des journalistes professionnels présentant une appétence pour “le social”. Aujourd’hui Lien Social est riche de cette double culture qui lui permet de proposer des analyses de fond et des reportages de terrain à la fois critiques et professionnels. Cet espace de débat, d’initiatives et d’échanges de savoir-faire entre experts et témoins fait de Lien Social depuis plus de vingt ans le forum des travailleurs sociaux.

Son fondateur, André Jonis, éducateur spécialisé, qui dirigea Lien Social de ses débuts à juillet 2005, moment de son départ à la retraite, a su par sa conviction et son opiniâtreté maintenir cette orientation rédactionnelle non sans difficultés financières, car Lien Social reste l’un des seuls organes de presse du secteur à être totalement indépendant. Pendant toutes ces années, il a gardé le cap original et pertinent d’une revue innovante pour le secteur, prenant parfois des risques nécessaires à sa survie.

Le travail social aujourd’hui

Dans ce numéro 1000 nous avons voulu, à partir de l’argumentaire développé plus haut, proposer un espace de parole, de confrontation et de débat, où professionnels et experts sont venus croiser expériences, doléances, résistances, créations et bien sûr perspectives et projets. Robert Castel, sociologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a accepté d’en être le rédacteur en chef invité. Il nous livre, dans une longue interview, ses diagnostics sur l’insécurité sociale et son corollaire l’exclusion, ou plutôt — car il n’aime guère ce terme — ce qu’il appelle la désaffiliation, qui frappe les individus « par défaut ». Son analyse de la crise « dans laquelle nous sommes aujourd’hui profondément installés » permet d’envisager des possibles si l’intervenant social se positionne comme « un défenseur des droits ». Car, précise-t-il, « les travailleurs sociaux, représentants de l’État social, ont en charge des individus en difficulté, mais ce ne peut pas être dans le cadre d’une logique commerciale d’échange se mesurant au culte du résultat… Si cette référence au droit était abandonnée, nous entrerions dans cette logique de marché, à laquelle une place de plus en plus grande est actuellement réservée. Alors, ce serait le risque d’abandonner ce qui a constitué le travail social au sens noble du terme. »

Comment alors résister à la marchandisation qui transforme la société et bouleverse l’action sociale ? Tous les jours nous sommes témoins des attaques à l’encontre du travail social. Politiques sécuritaires dans les domaines de la délinquance et de la psychiatrie. Désengagement de l’Etat dans les politiques sociales. Législations vertueuses non suivies d’effet (la loi Dalo par exemple). Contrôle social des populations : pauvres, immigrés, jeunes… Dépistage précoce de la délinquance. Répression au détriment de l’action éducative. Evaluation, expertise sur le modèle marchand.

Le malaise chez les travailleurs sociaux ne date pas d’aujourd’hui. Déjà, en 1972 la revue Esprit [3] s’interrogeait sur ces « nouveaux hussards de la République » et leur capacité « d’inventer de nouvelles solidarités, un nouveau militantisme ». Coincés entre une éthique et une déontologie au service des personnes et les orientations politiques de plus en plus affirmées visant à une normalisation, une régularisation et un contrôle des populations, au point parfois de rendre l’usager responsable de son sort, les travailleurs sociaux se demandent bien à quoi peuvent-ils encore servir ? Si certains professionnels se sont laissés envahir par la résignation, d’autres comme Solange, assistante sociale, estiment qu’aujourd’hui « les contraintes dans le travail social sont telles qu’il est difficile de résister pour ne pas être de simples exécutants. C’est pour cela que je me suis lancée dans des luttes collectives, des engagements politiques et syndicaux. » Et Jacques Ladsous d’enfoncer le clou « si les professionnels se coulent dans ce moule actuel, c’est foutu » et en appelle à la créativité qui fera « office de résistance ».

C’est effectivement dans chaque service, dans chaque établissement, dans chaque association, dans chaque collectivité que les professionnels du travail social doivent adopter une posture du non et proposer des alternatives pour défendre « la spécificité du travail social comme service public » [4]. Au-delà de ce combat quotidien « les travailleurs sociaux doivent se réapproprier une parole politique », comme le revendique le mouvement MP4. Cette parole doit s’exprimer dans des espaces collectifs, en dehors de tout corporatisme, pour expliquer les difficultés du travail social, les doutes, les exigences, les revendications là où les décisions se prennent, là où le politique décide.

En effet, le travail social n’est en aucune manière soluble dans ses craintes, il porte haut son énergie, sa créativité, sa détermination.


[1Dont Françoise Lumeau, Martial Chenut, Christian Dulieu et Patrick Menchi que vous retrouvez dans une table ronde dans ce numéro

[2Jean Cartry, Philippe Gaberan, Joël Plantet, Guy Benloulou, Mireille Roques, Jacques Trémintin, Katia Rouff

[3Pourquoi le travail social ? Esprit avril-mai 1972

[4Robert Castel