N° 899 | du 2 octobre 2008

Faits de société

Le 2 octobre 2008

Rap, justice et liberté d’expression

Joël Plantet

Un groupe de rap a vécu un marathon judiciaire pour quelques mots provocateurs. Six ans de procédure, quatre jugements et trois relaxes : la dernière, le 23 septembre dernier, a été la bonne. Tout ça pour ça ?

Ecrire et chanter, sic, « nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété » est-il diffamatoire ? Le chanteur Hamé (par ailleurs titulaire d’un DEA en sociologie des médias) avait, en 2002, tenu ces irrespectueux propos dans un fanzine accompagnant la sortie d’un album de son groupe La Rumeur alors que Sarkozy, à l’origine de la première plainte, était ministre de l’Intérieur. Un texte de 227 lignes était incriminé, dans lequel un autre passage rappelait une vérité qui dérange : « La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers, c’est avoir plus de chance de vivre des situations de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières ». Pourtant le ton, expliquera l’artiste à l’une des audiences, était « celui des « battles » (joutes verbales) entre rappeurs, dans un texte d’opinion apparu dans le contexte ultra-sécuritaire de la campagne présidentielle. »

Maintenant politiquement son propos, le rappeur se référait aux victimes de la manifestation d’Algériens du 17 octobre 1961, à la mort de Malik Oussekine en 1986, et à d’autres bavures plus récentes. Alors, « opinion politique, sociale, digne d’être discutée » (dixit son avocate), ou outrage à la nation ? Liberté d’expression ou diffamation ? Aggravant son cas, le chanteur estimait que la violence policière reste continue dans l’Histoire : « Depuis l’époque coloniale, il y a une permanence de certaines formes de violences et de brutalités policières qui jouissent d’une immunité et qui visent toujours les mêmes ». À l’appui des rappeurs, les historiens Maurice Rajfus et Jean-Luc Einaudi avaient démontré une certaine « invariance » du comportement des forces de l’ordre. Enfin, avait été cité à la barre un rapport d’Amnesty International concluant à un système d’impunité des policiers, particulièrement dans les quartiers sensibles.

« Opinion politique digne d’être discutée » ou outrage à la nation ? »

D’autres audaces ont régulièrement lieu. Il y a quelques jours, le 18 septembre à Bercy, un des rappeurs de NTM traitait Carla Bruni de « tasspé » : faudra-t-il rétablir la peine de mort ? Plusieurs précédents ont défrayé la chronique : NTM avait été condamné en 1996 pour « outrages par paroles » contre des policiers avant d’être, en appel, relaxé ; l’année suivante, Ministère Amer a dû payer une forte amende pour injures publiques envers les forces de l’ordre ; en 2004, Sarkozy portait plainte contre le groupe Sniper, pour les mêmes raisons : celui-ci sera relaxé. Deux ans plus tard, un autre tribunal déboute un député UMP de ses poursuites contre un chanteur, auteur provocateur du titre FranSSe. Car à leur manière, ces textes hurlent une rage exutoire contre des fractures sociales trop évidentes. Dans un registre plus apaisé, les rapports entre politique et musique « jeune » sont parfois tendus : le chanteur Cali avait refusé, il y a deux ans, que Fabius utilise sa chanson C’est quand le bonheur dans ses meetings, et Ministère des affaires populaires, groupe de rap lillois, avait fait de même avec Dominique Strauss Khan. Par ailleurs, Doc Gynéco a payé son engagement sarkoziste par la perte d’une partie non négligeable de son public…

Les tribulations de La Rumeur montrent l’enjeu de l’acharnement. Le 23 septembre, la Cour d’appel aurait pu lui infliger jusqu’à 45 000 e d’amende. Une linguiste a rappelé la tradition bien française du pamphlet, soulignant trois critères du texte incriminé – brièveté, virulence et sentiment d’injustice –, et concluant avoir rencontré des mots autrement violents chez Sade ou Voltaire. Elle a été écoutée, et c’est heureux pour la démocratie.