N° 780 | du 12 janvier 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 12 janvier 2006

Quelle intégration pour l’histoire coloniale ?

Matthieu Plantet-Lanez

La colonisation française reste avant tout une page oubliée de notre histoire. L’article d’une loi récente sur un prétendu « rôle positif » de celle-ci a enflammé les historiens, et peut-être aussi certaines banlieues. Le débat actuel révèle un besoin de (re)connaissance de cette époque

“Dans la République, il n’y a pas d’histoire officielle », avançait Chirac en annonçant une mission pluraliste d’évaluation de l’action du Parlement « dans les domaines de l’histoire et de la mémoire », après le vote par l’Assemblée, en février 2005, d’une loi sur le rôle positif de la colonisation. Le 4 janvier dernier, il notifiait sa réécriture : pourquoi tout ce ramdam ?

La nation y exprimait « sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France » dans les ex-territoires coloniaux, le texte prévoyant une fondation pour la mémoire et l’histoire de la guerre d’Algérie (article 3), et exigeant que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif » de la France outre-mer (article 4). Levée de boucliers des historiens, des enseignants, de la Ligue des droits de l’homme et d’autres associations, jusqu’à ce que la gauche parlementaire demande l’abrogation de l’article litigieux. Du côté des historiens, on s’interroge sur le sens de ces lois qui encadrent de plus en plus leurs travaux (loi Gayssot en 1990, lois sur la traite esclavagiste et sur le génocide arménien en 2001…), souvent au profit de la mémoire de certains groupes.

Effectivement, la loi du 23 février 2005 répond aux attentes des associations pied-noires, tandis que Chirac verrait d’un bon œil l’inauguration d’un jour commémorant les victimes de l’esclavage, répondant ainsi aux revendications d’associations d’Antillais. Mais ces mémoires peuvent être contradictoires : la récente loi fait également monter la colère des victimes de cette colonisation, tant et si bien que le ministre de l’Intérieur a dû récemment annuler un voyage outre-mer.

Le même, d’ailleurs, estime qu’il « n’appartient pas aux historiens de régenter la mémoire collective ». Le propos illustre parfaitement l’inquiétude suscitée par le texte législatif. L’histoire coloniale entrerait donc ainsi dans la mémoire collective, mais d’une manière totalement orientée par les anciens partisans de l’Empire français ! Alors qu’au lendemain des indépendances et jusqu’à peu, la France essayait de faire le deuil du « bon temps » des colonies, il s’avérait impossible d’effacer les séquelles produites par cette époque. La République voulait oublier le refus de sa tutelle par les colonisés : le grand mouvement de la « civilisation qui marche contre la barbarie » (dixit Victor Hugo) s’étant révélé être un système fondé sur l’inégalité, le racisme et la répression. En France, il avait entraîné la formation d’une culture coloniale fascinée par l’« exotisme », mais surtout un sentiment de supériorité, raciste, de l’homme blanc.

La compréhension d’une histoire coloniale paraît essentielle pour souder les différentes parties de la nation

Aujourd’hui, plus de quarante ans après la guerre d’Algérie, le besoin de connaissance de l’histoire coloniale se fait sentir. Depuis quelques années, ces thèmes intègrent — difficilement — les programmes scolaires et le gouvernement reconnaît la guerre d’Algérie (caractérisée d’« événements » jusqu’en 1999) et la répression terrible de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. Ces petits pas vers l’intégration de l’histoire coloniale au sein de l’histoire nationale répondent à une demande importante de la société, notamment des immigrés et de leurs descendants, majoritairement issus des pays anciennement colonisés.

En imposant le respect du passé colonial, la loi du 23 février 2005 permet de mieux intégrer harkis et pieds-noirs, mais bien aux dépens des victimes de la colonisation française et de leurs héritiers. On est donc en droit de s’interroger sur l’avenir de cette « fracture coloniale » [1] : quelle place pour les descendants de ces pays colonisés au sein des institutions, des symboles, des commémorations ? Ont-ils accès à la reconnaissance de la nation française, versant indispensable à une intégration véritable au sein du pays ? Certes une cité de l’immigration va ouvrir ses portes (sur le lieu d’un ancien musée des colonies…) mais les discriminations à l’embauche, la progression des thèses de l’extrême-droite dans l’opinion publique comme au gouvernement montrent que le racisme existe toujours au sein de notre République.

Il semble bien pourtant y avoir eu recrudescence d’inscriptions sur les listes électorales en décembre dernier parmi les habitants de banlieues, en grande partie issus de l’immigration, montrant une réelle volonté d’être intégrés au sein du pays malgré la précarité économique et le mal-être social. La compréhension d’une histoire et d’une culture coloniales dont la France reste héritière paraît alors essentielle pour souder les différentes parties de la nation et combler le fossé béant laissé par la colonisation au niveau des mémoires et des imaginaires. Pour cela, l’histoire de la colonisation doit être abordée avec raison et sans passion, en écartant donc de supposés côtés « positifs » ou « négatifs » [2], mais en comprenant les rouages de ces décennies de l’histoire contemporaine dont nous sommes les héritiers.


[1Voir l’ouvrage du même titre dirigé par N. Bancel, P. Blanchard et S. Lemaire, éd. La Découverte, 2005 (Commander ce livre)

[2À paraître : Colonialisme : mettre l’histoire au pas !, Claude Liauzu, Gilles Manceron et all., éd. Syllepse (Commander ce livre)