N° 653 | du 13 février 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 février 2003

Quelle action sociale en situation de catastrophe ?

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Marie-Paule Duthu, assistante sociale, a vécu les suites de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse qui constitue sans doute l’épreuve récente la plus terrifiante à propos de laquelle on est loin d’avoir tiré tous les enseignements. Son témoignage illustre le sentiment de ses collègues qui ont eu à intervenir à la suite des tempêtes de fin 1999 ou des inondations successives de ces dernières années : l’action engagée dans de telles circonstances gagnerait à ne pas céder à l’urgence et à la précipitation et à être au contraire réfléchie.

Le 21 septembre 2001, l’usine AZF à Toulouse explosait provoquant la mort de 30 personnes et des dégâts matériels considérables. Comment avez-vous vécu personnellement cet événement ?

Comme beaucoup, de façon traumatisante. Ce qui est atypique dans l’histoire de ce sinistre, c’est que les travailleurs sociaux se sont trouvés victimes avant même d’être acteurs. Au même titre que les usagers, ils ont eu peur, ils ont parfois été blessés, beaucoup ont été sinistrés. Si nombre de lotissements pavillonnaires voisins ont été durement touchés, c’est bien la population des quatre quartiers HLM les plus proches qui ont sans doute le plus souffert. Y vit une population mouvante, sans ressource, fragilisée par des parcours de vie difficiles, donc peu armée pour répondre à un événement aussi brutal. Très vite, les agents se sont mis spontanément à disposition des circonscriptions sinistrées. C’est mon cas.

Le lundi matin, quand je suis arrivée sur les lieux, tout était détruit et ravagé : des volets arrachés pendaient dans le vide, des habitants se débarrassaient du mobilier cassé en le jetant par les fenêtres, ajoutant à la désolation des lieux, du verre jonchait les rues. Des éclats de verre étaient fichés dans le béton comme dans du beurre (on mesure la force de l’explosion). Les enfants dont l’école était fermée erraient au milieu des tessons. Un état de confusion régnait, donnant un sentiment général de désorganisation à nous rendre tous fous. Au centre où nous avions été réunies pour organiser notre action, tout le monde était silencieux, l’air grave et le visage tendu. Chacune racontait indéfiniment sa journée du 21 septembre.

Vous avez été parmi les travailleurs sociaux qui ont eu à gérer ce traumatisme subi par des populations, en quoi a consisté votre intervention ?

Nous nous sommes réparties sur les immeubles où nous sommes intervenues par deux. Nous avons rejoint les équipes de secours déjà là pour aider à colmater une fenêtre, poser du polyane sur une vitre, distribuer des couvertures, parler et écouter en même temps. Nous étions alors bien loin des entretiens savamment agencés sur le rebord d’un canapé. Certains clients avaient besoin de raconter 10 ou 20 fois leur vécu de l’événement, certains me l’ont mimé, tous m’ont pris à témoin de l’abandon dans lequel on les avait laissés. Les peurs successives qu’ils avaient vécues les plongeaient dans un état de confusion extrême. Certains restaient prostrés, d’autres volubiles, se livraient à la première personne rencontrée. Nous n’avions aucune autre logique que d’aider au maximum, d’accompagner une population en souffrance. J’ai essayé d’être « étayante », pour reprendre l’expression d’un psy. J’ai adopté une attitude rassurante et maternante. Mon expérience d’AS, ma technicité m’ont permis de tenir le choc.

Vous portez un regard critique sur la gestion financière de cette catastrophe…

Effectivement. Un fond d’urgence a très vite été débloqué. On a demandé aux agents sur place de faire remplir pratiquement sans justificatif, un formulaire d’aide à toutes les personnes qui en feraient la demande. Cela s’est très vite su, partout. En deux jours, ça a été l’horreur ! Les personnels ont eu à faire face à des foules excitées et agressives venues exiger ce qu’elles considéraient comme un dû. Il a fallu organiser des colonnes d’attente pour qu’elles puissent accéder au chapiteau où étaient recueillies les demandes. Il a fallu placer des barrières et demander à des vigiles d’assurer la sécurité. Les gens étaient oppressants et se bousculaient. On était bien loin de l’accompagnement social que les usagers étaient en droit d’attendre. Très vite, tout autre demande a été occultée par la seule indemnisation.

Alors qu’une véritable solidarité s’était développée dans les premiers jours, chacun étant attentif à nous signaler telle famille, terrorisée, qui restait enfermée chez elle ou telle autre à qui il manquait literie ou couverture, à compter de l’ouverture du fonds d’urgence, on est revenu à un chacun pour soi. Pire, il n’était pas rare de recevoir des dénonciations contre un tel qui avait fait deux fois la même demande. Certaines collègues ont refusé d’instruire les dossiers et ont continué à quadriller les immeubles. Mais leur action dans un premier temps était pervertie : les usagers les interpellaient pour obtenir des indemnisations. Je comprends que le versement de l’argent pouvait correspondre à une reconnaissance. Et pour ces populations sans ressources, cela n’était pas négligeable. Était-il pensable de ne pas développer cette aide ? J’ai vraiment le sentiment que si, dans toute situation de catastrophe, il est nécessaire d’organiser très vite une aide de premier secours c’est une erreur de reconnaître le statut de victime sous le seul aspect de l’indemnisation.


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