N° 1180 | du 3 mars 2016

Faits de société

Le 3 mars 2016 | Joël Plantet

Puissance créative de la folie

Depuis bientôt trente ans, le festival biennal Art et déchirure s’appuie sur la folie pour offrir des créations exigeantes. Du 9 au 20 mars, sa quinzième édition se tiendra dans un climat politique alourdi.

« Ça déchire à Rouen ». Sous cet intitulé rock, Joël Kérouanton, éducateur, formateur et écrivain, déambule dans un festival inclassable mêlant art brut, art singulier et art contemporain, en Seine-Maritime. S’abreuvant de spectacles, il écrit : « C’était clair : nous n’étions pas dans le théâtre habituel, nous n’étions pas non plus dans notre état habituel, allégés d’un brin de folie, alourdis d’un peu de talent » [1].

L’histoire est celle d’un désir : deux infirmiers psychiatriques de Rouen, fous de théâtre, José Sagit et Joël Delaunay, avaient réfléchi dans les années quatre-vingt à un « événement qui présenterait au public des œuvres artistiques, toutes disciplines confondues, issues du monde de la folie ». En 1988, naît Art et Déchirure. Ils envoient aux établissements psychiatriques une proposition claire et concrète : « Vous pratiquez une activité artistique avec des patients (théâtre, arts plastiques, musique…) ? Notre festival peut la présenter » (lire plus bas).

Plus d’un quart de siècle plus tard, séance éprouvante au conseil municipal de Petit-Quevilly (Seine-Maritime) ce soir du 2 février 2016 : une élue municipale, Claire Jeannin, étiquetée Bleu Marine, monte violement au créneau au sujet de la subvention municipale (2 000 €) versée à Art et déchirure qui organise le festival tous les deux ans. L’élue FN brandit avec mépris de mauvaises photocopies : l’expression qu’elle assène, « c’est du non-art ! », évoque à plusieurs conseillers municipaux l’art « dégénéré » d’une sombre époque. Elle ne s’en excusera pas. Les faits sont consignés au procès-verbal de la séance. L’association réfléchit actuellement à d’éventuelles suites à donner à cette affaire.

Festival unique en son genre, Art et déchirure cette année du 9 au 20 mars veut, comme tous les deux ans, témoigner de productions artistiques singulières, hors des sentiers balisés et des modes éphémères, œuvres parfois créées dans l’urgence et la souffrance, placées ici au cœur de la cité. L’exigence artistique, la force créatrice, l’authenticité de l’art en marge sont au rendez-vous.

Dans l’édition précédente, en 2014, un groupe d’entraide mutuelle, Arc en GEM 76, avait présenté son travail à partir de la bande dessinée. Cette année, en plusieurs lieux (Rouen, Canteleu, etc.), dix spectacles sont attendus. La fameuse compagnie de l’Oiseau-Mouche viendra y présenter son dernier-né, et la metteure en scène Emma Dante proposera son spectacle-manifeste. On pourra y croiser une excursion sensible et documentaire au pays de la psychiatrie, Les Bruits de couloir, ou, dans Atelier 231, les textes des patients d’un l’hôpital de jour. Des œuvres plastiques et des spectacles vivants « issus de la déchirure de l’être » seront présentés.

Loin des bouffées intolérantes d’une extrême-droite dont les derniers dérapages auront eu aussi fonction de caisse de résonance, la valeur profondément artistique de ce festival hors du commun semble de plus en plus reconnue. Le nombre de partenariats augmentent, qu’ils soient institutionnels (l’important Centre hospitalier du Rouvray et la ville de Rouen notamment) ou culturels (dont la Direction régionale des Affaires culturelles). D’évidence, il a déjà réussi à fidéliser un public. Il va vivre. Bon vent.


Performance d’après 68

Deux jeunes gens, José Sagit et Joël Delaunay, débutent leur vie professionnelle en 1968 à l’hôpital psychiatrique de la Seine-Maritime, que dirigea Lucien Bonnafé et où fut notamment interné Antonin Artaud pendant quelques mois. Militants culturels, devenus en 1970 infirmiers psychiatriques diplômés d’État, ils lancent leur initiative en 1988. Nourris d’Avignon, de Beckett comme de Bruno Boussagol, ils revendiquent dès le départ une exigence de qualité : « Nous voulions rompre avec ce qui se faisait ici ou là, des expos dans des réfectoires ou des arrière-salles, des spectacles dans des salles de gym peu ou pas équipées, une communication ridicule ou inexistante réservée aux familles ou au personnel. » À l’automne 1989, leur premier festival lance un premier bouquet d’expressions artistiques. Un succès.


[1Ça déchire à Rouen, Joël Kérouanton, éd. Champ social, collection Collectif psy, mai  2012, 11 €.