N° 1011 | du 24 mars 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 24 mars 2011

Prévenir le suicide des personnes âgées

Bruno Crozat

Thèmes : Personne âgée, Suicide

Le suicide des personnes âgées est un problème de santé publique, méconnu, sous-estimé, parfois banalisé. Pourtant, trois mille d’entre elles se donnent la mort chaque année. Les professionnels sont en général faiblement sensibilisés à cette problématique et rarement formés au repérage des facteurs de risques. Rhône-Alpes fait figure de pionnier en la matière. Reportage.

« Mon corps me fait mal, c’est épouvantable. Mes enfants ne viennent jamais me voir, ils n’ont aucune raison de venir. C’est dommage que je ne sois pas morte. » Ces quelques mots sont extraits du témoignage de Paulette, une centenaire. Une parole sur la souffrance du grand âge, elle vient conclure Le dernier Acte, une pièce de théâtre de la compagnie À Contre Jour, qui aborde, sur scène, la délicate question de la personne âgée en situation de détresse.

Le suicide des aînés n’est pas un phénomène nouveau. Depuis près de trente ans, environ un tiers des morts par suicide touche les personnes de plus de 65 ans. Les hommes sont les plus gravement concernés. À partir de 65 ans toute tentative ou presque aboutit : une mort pour 1,2 tentative. Plus l’âge s’élève, plus le taux augmente. Le taux de suicide est de 100,2 pour les hommes de plus de 85 ans pour 100 000 habitants et de 15,3 pour les femmes [1]. La pendaison chez les hommes est le premier mode pour en finir, avant l’arme à feu et la défenestration. Pour les femmes, toutes tranches d’âge confondues : l’ingestion de médicaments, la pendaison.

Le repérage de la crise suicidaire chez les personnes âgées exige une sensibilisation et une formation préalables. Les acteurs de la santé et du social ne sont pas forcément sensibilisés, car confrontés aux crises suicidaires de façon très ponctuelle. Ce n’est pas le cancer, ce n’est pas une maladie fréquente. « Souvent on hésite à poser la question de la pensée suicidaire, parce qu’on en a peur. Mais quand elle a déjà été exprimée, le risque a des chances de diminuer », affirme Jean-Michel Belley, psychiatre au centre hospitalier Le Vinatier.

Si la personne est hospitalisée, elle n’a généralement pas le temps d’exprimer sa souffrance dans le cadre de l’hôpital : « Les hospitalisations sont de plus en plus courtes, explique Denis Federico, médecin gériatre au CHU de Saint-Etienne, cela ne laisse pas le temps au malade d’être prêt pour recevoir la question ou exprimer sa plainte. » L’unité cognitivo-comportementale de l’hôpital des Charpennes à Lyon, qui a vu le jour en 2010, rappelle systématiquement le malade au bout de quinze jours, afin de reprendre les choses à froid et laisser le temps à la famille et au patient d’exprimer sa plainte.

Depuis dix ans, le professeur Jean-Louis Terra, membre du Comité national d’experts sur les risques de suicide chez les personnes âgées, a mis en place une formation pour les professionnels.

« Le suicide n’est pas une maladie, c’est un risque »

Jean-Louis Terra, psychiatre et chef du service psychiatrie au centre hospitalier du Vinatier à Lyon, a initié la première formation au repérage de la crise suicidaire des personnes âgées.

Quels sont les enjeux de la prévention du risque suicidaire chez les personnes âgées ?

Le premier enjeu est de combattre la souffrance. Quelle qualité de vie souhaite-t-on pour nos aînés ? Ce n’est pas du tout normal qu’une personne âgée vive constamment dans la souffrance psychique. Avec la génération du baby-boom qui vieillit, les experts s’attendent à un accroissement mécanique du nombre de suicides des personnes âgées. Ce n’est pas une fatalité. Les chiffres montrent d’abord que l’augmentation du nombre de morts par suicide est moins rapide que la progression du nombre de plus de 65 ans. Un des enjeux majeurs pour moi consiste à donner tort à ces observateurs qui sont des chercheurs et pas des acteurs de terrain.

Quelle politique, quelles actions peuvent faciliter la prévention du suicide ?

Les générations actuelles des personnes âgées n’ont pas une propension au suicide. Le suicide n’est pas une maladie. C’est un risque, il est multifactoriel. Il faut des actions constantes pour un résultat souvent immédiat. En matière de prévention, il y a des actions qui marchent, mais c’est toujours un ensemble d’initiatives qui va permettre d’atteindre une certaine efficacité.

Vous êtes membre du Comité national d’experts sur les risques de suicide, qu’avez-vous mis en place ?

Depuis dix ans, je forme des personnes sur le repérage de la crise suicidaire. Les personnes qui ont suivi ces journées vont former à leur tour des acteurs de terrain. C’est par la connaissance des mécanismes de la crise suicidaire et la rencontre avec les contraintes du terrain que l’on peut déployer une gestion du risque plus efficace. Il est nécessaire sur cette question d’avoir un parti pris très pragmatique, de sortir des considérations générales et de mettre en œuvre des actions concrètes, pour le plus grand nombre de personnes et dans tous les milieux.

Quels sont les facteurs de risques qui peuvent prédisposer au suicide ?

Ils sont multiples bien sûr. Dans la sphère familiale il y a la perte de proches, l’absence de soutien de la famille, la non-appartenance à un groupe social, l’éloignement de la famille, la difficulté de communication, la rareté des personnes supports dans l’environnement proche. Les personnes souffrent d’une impuissance à dire, à faire ou à penser. Mais les facteurs personnels entrent également en ligne. Pour les hommes, le veuvage est un facteur de risque, le stress, la difficulté à demander de l’aide ou exprimer ses émotions. Les traits de personnalité peuvent également concourir à augmenter le risque. Enfin, il ne faut pas négliger les facteurs cliniques : la maladie, la souffrance physique, la dépression, la dépendance à l’alcool, etc. Les facteurs sont multiples et très divers. Je répète souvent qu’être fort c’est savoir demander de l’aide.

Comment les personnes qui travaillent auprès des personnes âgées ou vivent dans leur environnement peuvent-elles évaluer un potentiel suicidaire ?

C’est souvent difficile car les personnes âgées savent bien masquer leur désir suicidaire derrière la maladie ou par des affections somatiques. Les crises sont souvent plus douces que chez les sujets plus jeunes. Et il faut se méfier de la rassurance. Une personne âgée qui exprime un mal-être ne demande pas d’être rassurée. Elle a besoin qu’on lui pose des questions précises sur son état, assorties de propositions concrètes, immédiates. Il ne faut pas avoir peur d’emprunter avec elle les pistes noires qu’elle a suivies. Il faut apprendre à mettre des mots sur les émotions extrêmes qui peuvent la submerger : peur de la solitude, de l’échec, d’être sans valeur, peur de l’abandon et du rejet. Les hommes possèdent plus de freins que les femmes à exprimer ces émotions.

Quels sont les facteurs de protection à ce risque suicidaire ?

Les aînés sont une richesse pour les autres générations. Les facteurs de protection au risque du suicide passent par la reconnaissance de ce qu’ils sont. Les gens qui ont fait de belles choses dans leur vie et qui sont reconnues par leur entourage offrent peu de prise au risque suicidaire. Le sens de l’humour est un bon remède contre les idées noires, la proximité de la famille, la possibilité d’exprimer ses émotions à quelqu’un, l’appartenance à un club ou tout autre groupe de pairs. Pour des interventions spécifiques, il est important de connaître les réseaux de soutien afin de briser l’isolement. Lorsque l’on permet à une personne âgée de sortir un peu de chez elle, le risque suicidaire baisse rapidement et massivement.

Propos recueillis par Bruno Crozat

Un laboratoire de la prévention du suicide existe également. Mais le sujet, en général, manque cruellement de données épidémiologiques. On ne connaît pas les milieux professionnels touchés, on n’a pas croisé les données liées à l’âge et les facteurs professionnels.

« Depuis Emile Durkheim et son ouvrage en 1897, qui définit le suicide comme un fait social, nous n’avons guère avancé. Nous savons que le suicide est un fait collectif qui suit ses propres lois. Mais la question clinique est peu étayée », explique Jacques Laporte, psychologue au service de médecine légale du CHU de Saint-Etienne et président du réseau Equilibre de l’association Loire prévention suicide. « Qu’est-ce qui amène les personnes à se suicider ? Quels en sont les déterminants sociaux : s’agit-il d’un problème de lien social, de santé psychique ? Aujourd’hui la recherche se porte davantage sur les tentatives de suicide. Dans la Loire, nous constatons une augmentation importante et régulière du nombre de tentatives de suicide (tous âges confondus N.D.L.R.). Le chiffre a doublé en cinq ans, il est passé de 950 en 2005 à 1 700 en 2010, c’est énorme ! Et nous ne savons pas du tout pourquoi. Ce sont des questions comme celles-ci que nous devrions étudier avec des chercheurs et des moyens. »

Le réseau Equilibre

Il existe très peu de structures en France dédiées à la prévention du suicide en tant que telle. Des associations comme SOS Amitié ou l’Unafam, l’Union nationale des amis et familles de malades psychiques, participent à la prévention du suicide, mais peu de structures se dédient entièrement à cette question. Le réseau Equilibre, à Saint-Etienne, est né il y a onze ans d’un constat : les personnes âgées constituent la deuxième population la plus concernée : 28 % des morts par suicide en France (chiffres de 2006).

Dans le bassin stéphanois, une personne sur quatre a plus de 60 ans. « Nous avons essayé de mettre en place le dispositif le plus léger possible, le plus réactif et le moins cher pour intervenir auprès des personnes âgées en situation de détresse », explique Jacques Laporte. Une dizaine de bénévoles se relaie tous les jours pour répondre à un numéro d’appel. Ce sont des anciens militants de SOS Amitié ou de l’Office stéphanois des personnes âgées ou d’autres associations déjà sensibilisées.

Le réseau traite près de soixante-dix appels par an, toujours des situations très lourdes, où la réactivité de la réponse apportée compte énormément. « C’est très souvent l’entourage de la personne âgée qui nous contacte, ou le médecin traitant, les urgences des hôpitaux », note Myriam Djouder, psychologue du réseau Equilibre. Chaque appel donne lieu à un suivi. Il commence par la visite d’un bénévole formé pour estimer le potentiel suicidaire de la personne. Il procède à une première évaluation et lui demande si elle est d’accord pour rencontrer une psychologue à domicile.

Gérard Bessette est un médecin généraliste à la retraite, ancien référent en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Il a suivi une formation avec le professeur Terra et débuté ses premières interventions avec le réseau Equilibre en 2004. « Nous nous rendons au domicile de la personne pour évaluer le risque suicidaire et sa dangerosité : est-ce qu’elle y pense depuis longtemps ? Est-ce qu’elle a déjà un scénario en tête ? Est-ce qu’elle s’est fixé un terme ? »

Selon ces trois critères, Gérard Bessette décidera si la psychologue du réseau doit intervenir. « Je pense au cas d’un homme de soixante-quinze ans dans la banlieue stéphanoise. Sa femme téléphone au réseau. Elle raconte que son mari ressasse des idées suicidaires depuis près d’une année et lui en parle régulièrement. Je téléphone à cet homme, il me dit souffrir d’une diminution de ses capacités physiques et intellectuelles, il ne peut plus sortir pour aller voir ses copains et taper le carton à cause de ses rhumatismes. Il a des tendances alcooliques qui aggravent son désir suicidaire, une conjugopathie : il ne peut plus supporter sa femme et devient violent quand il a bu. Après une première visite chez cet homme et devant tous ces éléments-là, j’ai passé la main à la psychologue. C’était suffisamment grave pour la faire intervenir. Comme elle n’était pas immédiatement disponible, je suis retourné le voir le lendemain en attendant qu’elle puisse prendre le relais. »

Recours à une psychologue

La prise en charge de la psychologue du réseau Equilibre varie à chacune de ses interventions. C’est du cas par cas. Mais le diagnostic est précis. Après une première mise en confiance, Myriam Djouder questionne : pensez-vous au suicide ? Si oui, y pensez-vous tous les jours ? Combien de fois par jour ? Avez-vous déjà envisagé un scénario ? Quels sont les moyens que vous comptez prendre ? Avez-vous préparé ou pensé au matériel, une corde, une arme à feu ?

Plus les réponses de la personne sont précises, plus le risque suicidaire est élevé. « Ensuite je mets un plan d’actions en place, mais chaque cas est différent. Je ne fais pas de psychothérapie, ma mission consiste à désamorcer la crise, à renouer avec l’entourage, remettre du lien autour de la personne. Je rencontre assez souvent des femmes totalement épuisées par le maintien à domicile de leur conjoint malade. Elles sont abattues par cette charge. Elles broient des idées noires, des idées suicidaires qui peuvent aboutir au passage à l’acte. Ce sont fréquemment les enfants qui nous appellent. » Une fois que le lien de confiance est établi, les personnes concernées répondent facilement à ses questions.

Le travail de la psychologue consiste aussi à aider son interlocuteur à mettre des mots sur les émotions qu’il ressent quand la crise suicidaire l’assaille. C’est parfois difficile d’accéder aux émotions puis de les verbaliser. Vient ensuite le plan d’action, élaboré avec l’accord de la personne. Son but : retisser les fils de son réseau avec le médecin traitant, les Centres locaux d’information et de coordination, (clic), les hôpitaux de Saint-Etienne. En 2010, Myriam Djouder a suivi soixante-cinq personnes à raison de deux jours par semaine.

Prévention en amont

Le réseau Equilibre est un des rares réseaux associatifs en France spécialisés dans le suicide des personnes âgées. Il existe également une association à Bourg-en-Bresse qui mène un autre type d’action. L’association d’action gérontologique du bassin burgien de gérontologie (Adag BB) a été créée pour mener une prévention en amont du soin. Elle travaille en lien avec le Dispositif personnes âgées (DPA) du Centre psychothérapique du département de l’Ain contre les maladies mentales, l’alcoolisme et les toxicomanies. C’est l’un des rares dispositifs intersectoriels au sein d’un centre psychothérapique. Il compte deux unités de court séjour pour les personnes présentant des troubles mentaux d’apparition tardive (unité géronto-psychiatrique) et pour les personnes âgées présentant une pathologie organique, neurologique et dégénérative, associée à des troubles psycho-comportementaux (unité psycho-gériatrique).

Le docteur Pierre-Olivier Treille est spécialisé dans les troubles et la souffrance mentale du grand âge au sein du DPA de Bourg-en-Bresse, il est médecin psychiatre et participe à la mission de l’Adag BB : « Ne serait-ce qu’au niveau du soin, la personne âgée a déjà besoin d’une collaboration entre différents professionnels. Il existe donc des réseaux gérontologiques avec des soignants, mais aussi des acteurs sociaux autour du maintien à domicile, de la dépendance, des assistantes sociales. La moitié de notre travail consiste surtout à mailler ces réseaux de professionnels, les associations, à les sensibiliser et les former. »

L’association a d’abord limité son action au bassin burgien (Bourg-en-Bresse), peu à peu elle devient départementale. L’Adag BB a formé trois cents professionnels de ces réseaux gérontologiques au repérage des facteurs de risques chez les personnes âgées et sensibilisé 5 000 personnes. Elle utilise le relais des Clic du département de l’Ain pour informer les familles, l’entourage, les maisons de retraite. Le message en direction du grand public s’attache à donner les clés du bien vieillir, plutôt que d’aborder brutalement la question du suicide.

Mise en réseau

Lors de la création de l’agence régionale de santé (ARS) Rhône-Alpes en 2010, Denis Morin, son directeur, insistait sur la place de la prévention dans la santé publique : « Il y a trop de curatif et pas assez de préventif […] l’ARS doit développer une politique de prévention en partenariat avec les collectivités et l’assurance-maladie » [2].
Depuis un peu plus de deux ans, le centre ressources Jean Bergeret Lyon pour la prévention des conduites à risques chez les adolescents, les jeunes et les adultes abrite le centre régional de prévention des conduites suicidaires (CRPCS) financé par l’agence régionale de santé. Il a pour mission de mutualiser les compétences et mettre en synergie les dispositifs et acteurs de la région Rhône-Alpes.

Le centre Bergeret possède une longue expérience dans la prévention des conduites à risques chez les jeunes, mais le champ des personnes âgées est nouveau. « Nous avons organisé des séminaires avec les acteurs de terrain pour élaborer un contenu de formation spécifique à la prévention des conduites suicidaires chez la personne âgée. Cette formation se distingue du repérage de la crise. Elle s’adresse à des personnes potentiellement confrontées au jour le jour aux difficultés de positionnement face à une personne âgée dont la souffrance pourrait aller jusqu’au passage à l’acte suicidaire. Elle prend davantage en compte les préoccupations très concrètes, par exemple les questions que peut se poser une aide à domicile. Elle s’attache aussi au contexte institutionnel : vers qui se tourner une fois qu’on a repéré la crise suicidaire », explique Max Pavoux, coordinateur du CRPCS et psychologue clinicien. Trois journées de formation pour les professionnels médico-sociaux ont permis de former près de deux cent quarante personnes.

L’autre mission de ce centre de ressources est de diffuser de l’information et de la documentation, notamment pour faire connaître les structures vers lesquelles les acteurs de terrain vont pouvoir se tourner lorsqu’ils sont confrontés au risque suicidaire. Pour cela il est nécessaire de connaître les structures de proximité qui peuvent recevoir des personnes en souffrance. En juin 2010, le centre Bergeret a publié une plaquette sur la prévention des conduites suicidaires de la personne âgée en Rhône-Alpes ; plaquette diffusée très largement. Il reprend quelques données épidémiologiques, les facteurs de risques, les signes avant-coureurs et les attitudes préventives à avoir et les lieux ressources en région.

En 2011, Max Pavoux est chargé d’animer le réseau des acteurs engagés dans la prévention des conduites suicidaires chez la personne âgée, de le développer en s’appuyant sur les partenaires déjà existants. Fin 2012, devrait s’organiser à Lyon un colloque régional autour de cette thématique.


[1Source : La mortalité par suicide, Etudes et résultats, n° 702, 2009

[2Citation tirée de La lettre du plan régional de santé publique Rhône-Alpes, N° 5 – décembre 2009