N° 796 | du 11 mai 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 11 mai 2006

Peut-on aujourd’hui “faire société” en France ?

Joël Plantet

Une nouvelle cartographie des inégalités sociales exclut durablement des groupes de personnes en créant des écarts structurels. La crise de la démocratie participative rajoute à l’inquiétude. Bref, notre société est-elle en train de se désintégrer socialement ? Même le très officiel Centre d’analyse stratégique, ex commissariat au Plan, semble le craindre

“Comment faire société en France au début du XXIe siècle, dans un pays traversé par de multiples inégalités ? », s’est interrogé le Centre d’analyse stratégique [1] dans le cadre d’une journée d’études, le 25 avril au Sénat, sur l’intégration sociale [2].

En effet, cette question nodale renvoie au contrat social qui fonde les droits et les devoirs, les modes de participation et de représentation démocratiques, mais elle permet aussi et surtout d’évaluer l’impact des politiques publiques en matière d’éducation, de travail, de logement, de santé… Une société intégrée étant, au final, une société où le sentiment d’appartenance collective est fort.

D’emblée, tous les baromètres indiquent deux tendances freinant l’intégration sociale : la persistance des inégalités et leur concentration (cumul des déficits culturels, sociaux et économiques pour certaines personnes et certains groupes) entraînent « résignation et renoncement à toute participation sociale, ou révolte »… Le diagnostic est de plus en plus alarmant : chômage massif et précarisation croissante faisant office d’« axe central de la désintégration sociale » ; dispositifs publics « insuffisamment efficaces » pour enrayer l’apparition d’un noyau dur de pauvreté ; marché du travail en voie de précarisation et protection sociale inadaptée ; inégalités scolaires et ségrégation urbaine de plus en plus tangibles… Etc.

En outre, un atlas des nouvelles fractures sociales montre comment les classes moyennes ont été « oubliées et précarisées », la mobilité apparaissant comme une nouvelle question sociale, de nouvelles dynamiques des inégalités faisant leur apparition. La déstabilisation de l’institution familiale, la progression des sentiments de solitude et de dépression, le faible investissement de la sphère politique, la montée des incivilités, l’instrumentalisation des phénomènes d’immigration, tout cela a engendré une « crise du lien social ». Les nouvelles technologies ont amené d’autres formes, radicalement différentes, de sociabilité.

Les réponses sont connues

Trois risques principaux sont dégagés : accroissement des situations d’isolement, détérioration des interactions dans les espaces publics et « calcification » du lien social, avec croissance des phénomènes de ségrégation d’une part, « emprise excessive des appartenances héritées, notamment ethniques » d’autre part. Simultanément, les formes de désintérêt et de rejet de la part des jeunes à l’égard de la politique semblent se développer (malgré les poussées de fièvre rassurantes du mouvement contre le contrat première embauche (CPE), plus inquiétantes les nuits d’émeute de novembre 2005). Sur fond de dégradation de l’image de l’État, la montée globale de l’abstention électorale, donc le refus de l’offre politique et la possible désaffiliation, participent au malaise.

Les réponses sont connues : lutter contre la ségrégation spatiale et les discriminations de toutes sortes, renforcer l’aide aux ménages pauvres, pousser la logique de territorialisation éducative… Cinq piliers de l’intégration sont même érigés pour une politique cohérente : celle-ci se doit d’être compensatoire des inégalités, incitative pour les plus vulnérables, en lutte active contre les discriminations, participative. Enfin, elle doit favoriser la citoyenneté par l’obtention facilitée de la nationalité ainsi que par des politiques d’accès aux droits politiques, sociaux et culturels, estime Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de l’Observatoire statistique de l’immigration et de l’intégration.

« La ségrégation urbaine porte en elle une dislocation de la cité, par rupture d’égalité dans les espaces sociaux que sont au premier chef le travail, mais aussi l’école, le logement et les équipements collectifs ; elle a pour symptômes visibles la souffrance des populations défavorisées, leur stigmatisation, les tensions multiples entre personnes et groupes sociaux », pointait encore récemment un rapport du Conseil d’analyse économique. Il serait judicieux de considérer comme suffisamment éloquente l’addition des sonnettes d’alarme, et de considérer comme inacceptable la situation française.


[1Organisme succédant au Commissariat général du Plan et directement rattaché au Premier ministre, le Centre d’analyse stratégique a trois fonctions — veille, expertise, aide à la décision — en matière sociale, économique, environnementale ou culturelle. Un décret en date du 6 mars 2006 a officialisé sa création.

Cinq chantiers sont à l’ordre à jour : financement de la protection sociale, situation énergétique de la France à l’horizon 2030, promotion d’une « ville durable », définition d’une politique intégrée de la mer, évolution des revenus des ménages et du pouvoir d’achat. Un rapport sur les politiques migratoires est à paraître à la Documentation française ces jours-ci, et son premier rapport annuel sera rendu public en octobre 2006.

[2Centre d’analyse stratégique - 18 rue de Martignac - 75700 Paris cedex 07. Tél. 01 45 56 51 00