N° 876 | du 13 mars 2008 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 13 mars 2008

Patrick Torregrossa, un « humanisme rare »

Joël Plantet

En première ligne. Un documentaire (57 minutes) de Laurent Canches, avec la collaboration
de Michel Vandestien (juin 2006).
Le DVD peut être acquis (15 € pour les particuliers, 40 € pour les collectivités) auprès de la société G & K : 06 14 29 32 15 ou 06 86 03 92 52.
mail : deni.kralj@gmail.com ou canches@hotmail.com

Thème : Éducateur

Pendant plusieurs mois, caméra au poing, le réalisateur Laurent Canches a filmé Patrick Torregrossa

Aujourd’hui jeune retraité de ses fonctions d’éducateur, Patrick Torregrossa est en colère. Ce colosse – 1 m 87, un bon quintal et un physique de rugbyman (qu’il a été pendant des années) – énumère, volubile, quelques-uns de ses griefs : contre la pusillanimité des élus, leur vue à court terme, le principe de précaution trop souvent invoqué, la démarche qualité chiffrée… Lorsqu’on lui demande : « Aimeriez-vous être encore en activité à l’heure actuelle ? », il fait part des changements induits par la loi 2002, dénonce les pressions administratives faites sur les directeurs et présidents d’associations, bref fait comprendre que le métier d’éducateur spécialisé, « s’il n’est plus métier-passion, s’il n’y a plus d’espace pour la créativité, de vivre-avec ni de faire-avec », ne l’intéresse plus.

Laurent Canches, sociologue et réalisateur, l’a suivi avec sa caméra pendant plusieurs mois. Nous sommes, au début du film, dans le quartier des Pyramides à Évry (91). Des jeunes tiennent les murs et lui racontent leurs galères avec leur famille, leur désœuvrement, leur peur de l’avenir. Certains lui confient leur manque d’espoir : « A part jouer au foot ou faire du banditisme… », rigole l’un d’eux… Le réalisateur évoque alors la relation avec l’éducateur : « C’est quelqu’un qui te conseille, il m’a beaucoup aidé », reconnaît Jok one, né au Congo vingt-trois ans plus tôt, en évoquant Patrick, qu’il appelle joliment « Feu vert », en référence à la fondation Jeunesse feu vert, qui l’emploie depuis un quart de siècle.

Dans ces friches sociales et reléguées, l’éducateur colmate : s’occupe attentivement de Mathieu, Tanya ou Vladimir, mineurs en danger, conseille un contrat jeune majeur à une jeune fille, accompagne ces rappeurs d’Evry dans certaines de leurs démarches, organise un séjour de rupture au Sénégal pour Élodie, qui en a bien besoin… Il visite certains en prison, gère à une époque un service de chambres en ville, sans habilitation officielle mais avec le soutien tacite des juges pour enfants. S’occupe d’insertion par le travail, souvent dans la restauration. Sait toujours valoriser de petites avancées, et faire confiance. Il innove et prend des risques (l’habilitation suivra). Il intervient dans certains collèges pour parler de son métier : « Vous allez continuer jusqu’au bout ce travail ? », le questionnent certains ados, étonnés se son énergie. « Le ressort, c’est la motivation, l’engagement des personnes », assure-t-il avec conviction. Mais il parle aussi d’« impalpable » pour qualifier le métier.

Après avoir travaillé dans différents secteurs – adolescentes épileptiques, psychotiques, caractériels, ados délinquants, handicapés mentaux légers… –, il rejoint Jeunesse feu vert et s’occupe de jeunes majeurs sortant de prison. Éducateur pendant des années, il deviendra, sans pour autant quitter le terrain, directeur d’un service éducatif, qu’il aura contribué à créer. L’énergie de cet homme est palpable. Comme par hasard, à quatorze ans, son père, instit spécialisé, lui avait mis Graine de crapule entre les mains.

De l’autre côté de la caméra, le réalisateur a rapidement compris que le métier d’éducateur était fait de relation, d’écoute et de parole, mais parfois aussi d’indicible ou d’impalpable. Convaincu de « l’humanisme rare et profond » du professionnel qu’il a « suivi » pendant des mois, jugeant ses révoltes salutaires, il a voulu « montrer les manières de transmettre un savoir, une expérience, une attitude dans ce métier qu’est le travail social auprès de tous ces jeunes gens « abîmés ».