N° 1290 | Le 2 mars 2021 | Par Adeline Lavigne, éducatrice spécialisée, Master II Recherche de Lettres et Sciences Humaines | Échos du terrain (accès libre)

Mère-Éducatrice

Thèmes : Protection de l’enfance, CHRS

Un accueil d’urgence, pressé, pressant, ne pouvant souffrir davantage la patience de Maître Temps. Elle avait besoin d’un toit, d’un accompagnement ; d’un cadre, de structure, d’un soutien ; d’un ancrage, d’un repère, d’un lien. Et dans la précipitation des évènements tourbillonnants de son existence tourmentée, et sous les pas empressés de la marche hivernale n’admettant plus l’attente, Lana avait fait son entrée dans notre (Foyer de) Vie. Femme d’une vingtaine d’années, fille en proie à un relationnel familial conflictuel, mère d’une petite fille de cinq ans, Lana était, hier encore, abritée par l’enveloppe protectrice d’une caravane, dans un camping. Auparavant, elle avait rencontré des difficultés avec son compagnon de vie. Ses parents l’avaient alors recueillie chez eux, elle et sa petite, alors sous protectorat d’un étayage éducatif à domicile. Au fil du temps, les influences générationnelles avaient laissé place à une (con) fusion des liens et des rôles, la fonction d’autorité parentale de Lana s’évanouissant dans les corridors labyrinthiques de ce lieu de vie, territoire dont elle se sentait étrangère. Lana, placée et enclavée entre l’autorité parentale de ses propres parents, et son statut de mère, décida de se soustraire à la situation, allant en quête de la création et de la (re) définition de ce qu’elle estimait être une plus juste place, pour elle, au sein d’un Centre d’Hébergements et de Réinsertion Sociale. La vie lui présenta, temporairement, les murs-accueil d’une caravane, dans un camping proche du lieu de vie de son enfant. Elle venait lui rendre visite quotidiennement, et l’accompagnait à l’école, chaque matin.
C’est précisément à ce moment-là que le chemin de Lana avait croisé le nôtre. En journée, elle développait ses talents professionnels au sein du milieu protégé que proposait l’Association. Ces horaires de travail ne lui permettaient plus d’accompagner sa petite à l’école, et elle le déplorait. Les chemins d’incertitude d’une certaine errance hantaient les méandres de ses réflexions, et le doute, tout comme le manque d’estime et de foi en elle, perlaient puissamment par-delà son enveloppe-écorce. Sa conviction, son désir et son intention étaient pourtant limpides : elle souhaitait reprendre sa place de mère auprès de sa fille, désireuse de lui offrir stabilité, contenance, repères et sécurité, au travers d’un cadre spatial fixe, marqué de l’empreinte de leur Relation duale, dans la douceur privilégiée de la dyade Mère-Enfant. Dans ce chemin, à la croisée de la Protection de l’Enfance, de l’Hébergement et de l’urgence, l’accompagnement socio-éducatif proposé offrait la possibilité à Lana et sa fille, de vivre dans un petit deux pièces. Lana, peu convaincue, n’osait clamer que la petitesse des lieux n’était pas adaptée à une enfant de cinq ans, connaissant intimement sa fille et ses besoins intenses de se mouvoir. Tout était dit. Il n’y avait qu’à écouter. Il n’y avait qu’à entendre. Comprendre était la clef, la clef qui ouvrait la porte de la voie à emprunter, de la voix à suivre. La sienne. Elle s’était pourtant laissée guider, et avait visité les lieux, manifestant son implication et son intérêt, dans cette démarche engagée de recherche de studio, appuyant ainsi sa volonté de réaffirmer sa place, affichant son envie de réussite et son plein investissement. Le Juge pourrait voir les efforts et l’énergie fournis dans sa démarche de logement, sa participation active et constructive à son Projet de vie, et sa reconquête de place maternelle contenante.
Le soir, elle était venue dans le bureau. Elle avait refusé l’appartement. Il était bien trop étroit. Elle avait donc choisi de repousser la re-Rencontre d’avec sa fille et le nouveau souffle de cette vie prochainement partagée. L’autre choix qui s’était offert à elle ? Accepter. Accepter, qui signifiait et impliquait, que sa fille vive un déménagement, expérimente les prémices d’une nouvelle vie avec sa mère, dans un univers exigu, pour, au bout de quelques temps, devoir quitter ce nouveau nid, et être à nouveau séparée d’elle, le temps qu’un appartement adapté soit trouvé. L’instabilité, la discontinuité et l’incertitude, empreintes de leur cohorte d’insécurités, l’avait conduite à renoncer. Elle avait choisi de différer son merveilleux dessein, nourri de son désir et de son besoin viscéral, pour préserver, en son âme de mère, l’équilibre psycho-affectif de sa fille. Elle voulait offrir, comme un cadeau, les meilleures chances et les meilleures conditions à leur renouveau, rejetant tout «  faux-départ  ». Elle avait porté son désir, celui de sa Vie, son Projet, son Graal, dans sa chair, dans sa force et son courage, dans une abnégation et une dévotion maternelle, sacrificielle, désintéressée, magnanime. Elle avait relégué son vœu le plus cher de rattraper les mailles manquantes du lange enveloppant leur Relation filiale, au second plan. Elle avait su répondre à la temporalité pressante de recréer ce Lien, par la sagesse de l’attente d’une solution ultérieure. Elle avait ainsi fait acte d’éducation, car «  L’éducation, c’est le sacrifice de la pulsion  » (1), affirmait S. Freud, sacrifiant son désir sur l’autel de l’amour et de la bientraitance, pour offrir un avenir meilleur à sa fille, quand bien même il serait synonyme de «  plus tard  ».
Sacrée décision – décision sacrée –, berceau phonétique et symbolique, à l’empreinte maternelle induisant l’idée de «  […] faire sacré. Faire que ça crée  » (2). Lana s’érigeait en démiurge de sa propre vie, autorisant (3) la création de la ligne d’horizon d’un avenir plus stable, plus ancré, plus vaste aussi. Mais de quelle(s) résonnance(s) ce choix éclairé et ce refus se feraient-ils l’écho et le porteur dans l’histoire de son Accompagnement, présent et à venir ? Puis elle avait quitté notre Foyer. C’était son choix, en qualité d’unique Maîtresse de sa vie, dans la pleine gouvernance de sa propre existence, Juge suprême suivant son libre-arbitre, dans un élan d’autonomisation émancipée et responsable. Elle n’avait pas besoin de nous pour reconquérir sa place, pour trouver sa voix(e). Je me le rappelle, elle m’avait confié vouloir devenir «  éducatrice  » (4). Elle l’était déjà. Seulement, personne ne le lui avait dit… Éducateur, approche socio-historique : «  L’éducateur à l’origine est un esclave. À Rome ce personnage que l’on nomme educator, appartient à une grande famille, la gens. Il est chargé d’accompagner les enfants chaque matin, de la maison familiale au lieu de socialisation, le gymnasium. C’est le lieu où les enfants apprennent à devenir des citoyens. Des maîtres leur enseignent le sport, la musique, la rhétorique, la philosophie, les lois […] à l’origine, l’esclave educator, est celui qui assure le passage entre le quotidien familial et le quotidien social. C’est un passeur. Quelqu’un qui est à la fois dedans et dehors par rapport au quotidien. […] L’éducateur est bien celui qui assure un minimum de stabilité dans le quotidien. S’il accompagne les enfants de la gens au gymnasium, c’est pour qu’ils soient en sécurité. Il les préserve des mauvaises rencontres sur le chemin de la socialisation. Mais c’est aussi un accompagnateur d’une transformation : de l’état d’enfant à l’état de citoyen. L’éducateur relie les deux rives de l’humain : l’enfant et l’adulte. Il en assure le passage   » (5).


(1) Freud, Sigmund, Introduction à la psychanalyse, Ch.1, Paris, Payot, «  Petite Bibliothèque Payot  », 1983.
(2) Rouzel Joseph, Le quotidien en éducation spécialisée, Paris, Dunod, «  Action sociale  », 2004, p. 143.
(3) Au sens d’«  autorité  » qui autorise, qui rend l’Autre «  auteur  » (auctor, en Grec) de sa propre vie. Robbes, Bruno, Les trois conceptions actuelles de l’autorité, in Cahiers pédagogiques, 28 Mars 2006, p. 1-20.
(4) De l’emprunt latin e(x)-ducator, «  celui qui conduit hors de…  ».
(5) Rouzel Joseph, Le quotidien en éducation spécialisée, Paris, Dunod, «  Action sociale », 2004, p.83.