N° 532 | du 18 mai 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 mai 2000

Maltraitance : enfant victime, adultes coupables, intervenants

Jacques Trémintin

Thème : Abus sexuel

La réflexion sur la maltraitance continue à s’approfondir au fil des années. L’association française d’information et de recherche sur l’enfance maltraitée (Afirem) y contribue largement aujourd’hui, comme hier. Les trois acteurs de ce drame ont occupé le centre des rencontres d’Angers : la victime, au travers de la résilience et du rapport au corps, l’adulte maltraitant, par la thérapie qui lui est proposée, les intervenants, enfin, dans leurs contre-attitudes mais aussi dans le travail des experts

Plus de mille participants avaient répondu présents aux quatre conférences plénières et dix-huit ateliers animés par des intervenants en provenance de tous les horizons concernés par la maltraitance. Les 13èmes journées d’étude, proposées par la délégation du Maine et Loire de l’Afirem [1], lui ont permis de fêter son vingtième anniversaire en offrant une prestation de grande qualité. Un tel foisonnement d’intelligence est toujours difficile à synthétiser tant les contributions sont riches et multiples. En rendre compte ne fera que reproduire la même frustration vécue par le congressiste obligé de faire un choix en renonçant à tel atelier pour tel autre.

C’est bien l’enfant-victime qui tient la première place dans la relation maltraitante. Boris Cyrulnik, psychiatre, invité à plancher sur la place des pères, a développé un thème qui lui est cher : celui de la résilience, cette capacité à se développer d’une manière équilibrée malgré un environnement hostile. Comparant notre civilisation à celles d’autres régions du monde (dont l’Afrique), il expliquera que la disparition du père n’aboutit à l’effondrement de l’enfant, que lorsque celui-ci n’est pas entouré de figures relais qui peuvent compenser cette absence. Chez nous, tout repose sur deux parents. La défection de l’un d’entre eux est vécue d’une manière traumatisante.

Or, l’identification du père et du géniteur n’a rien d’universel, mais est une invention occidentale liée à la nécessité de fixer les modalités de la transmission des biens et de l’héritage. Dans de nombreuses autres cultures, la fonction biologique n’est pas celle qui prévaut, bien des hommes pouvant jouer un rôle tant affectif qu’éducatif auprès de l’enfant. Boris Cyrulnik en déduira l’intérêt de ces figures de résilience, véritables substituts, qui constituent autant de relais aux défaillances qui entourent l’enfant maltraité : oncles, voisins, second mari de la mère, institutions peuvent alors jouer un rôle essentiel dans la reprise du développement. Car s’il ne peut exister de réversibilité, l’enfant blessé peut néanmoins être aidé à grandir malgré ses blessures.

Corps abusé et corps choyé

« Après la transgression de l’interdit, un toucher chaste est-il possible ? » s’est interrogé Patrick Ayoun, pédopsychiatre à Bordeaux. Le corps devenu le lieu du délit, du crime, de l’effraction et de la jouissance mélangés ne laisse que désolation et désert. Comment pouvoir, à nouveau, approcher et toucher le sujet en restaurant tout le symbolique des médiations, et faisant en sorte que tout geste ne soit pas interprété comme tentative de nouvel abus ? Tout le travail consiste alors à rétablir les notions de proximité et de distance, en sortant des confusions identificatoires propres à la maltraitance pour rétablir la reconnaissance des différences, de l’altérité et du désir de l’autre complètement pervertis par l’abuseur. L’adulte doit se méfier de ses évitements phobiques, telle cette mère de famille, tétanisée par la jouissance qu’elle avait provoquée chez son bébé en lui procurant des soins.

Michel Lemay rappellera la fonction d’érotisation inhérente à la parentalité : le plaisir sensoriel est essentiel pour permettre à l’enfant d’accéder à la conscience d’être un sujet de désir. L’adulte est dans son rôle quand il caresse, stimule ou masse son enfant. Il ne se transforme en abuseur que s’il génitalise cette relation, en confondant dès lors sexualité infantile et sexualité génitale. Apprenons à l’enfant à distinguer entre cette affection indispensable à sa croissance et à son équilibre et l’abus sexuel. Mais, permettons aussi aux professionnels, continuera Michel Lemay, d’identifier et de pouvoir parler du plaisir sensoriel qu’eux mêmes éprouvent en contact avec l’enfant. Si cet espace de pensée n’existe pas pour eux, comment l’enfant peut-il s’y retrouver ?

Les abuseurs en thérapie

Deuxième acteur de la maltraitance : l’adulte-auteur. Michel Suard, psychologue intervenant en détention auprès de délinquants sexuels, a expliqué son travail consacré à la thérapie de groupe et de famille pour les auteurs d’abus sexuels intrafamiliaux incarcérés. La répression, la mise à l’écart sont-elles les seules réponses possibles ou y a-t-il matière à une prise en charge psychothérapeutique ? Deux éminents spécialistes apportent une réponse exactement inverse à ces questions. Hubert Van Giseghem prétend, à partir de sa pratique d’expert judiciaire, que 5 à 10 % seulement des abuseurs sont accessibles aux soins. Pour Catherine Marneffe, pédopsychiatre à Bruxelles, s’occupant de familles maltraitantes, seul un nombre infime, compris entre 3 et 10 %, serait réfractaires à une thérapie.

Sans pouvoir départager l’un et l’autre, Michel Suard a, plus prosaïquement, décrit son intervention auprès d’une population qui vient le consulter sur la base du volontariat, écartant donc les plus pervers qui sont dans le déni ou la conviction d’un complot responsable de leur incarcération. Ces suivis se font bien parfois sur pression du juge de l’application des peines. Mais, il n’existe pas d’injonction proprement dite puisque le suivi socio-médical prévu par la loi du 17 juin 1998 ne s’impose qu’après la sortie d’incarcération. L’objectif thérapeutique n’est pas ici la prévention de la récidive puisque de toute façon, moins de 4 % des personnes incarcérées pour viol, renouvelle le même crime après leur sortie. Non, ce qui est recherché, c’est de comprendre comment cela a pu arriver et tout mettre en œuvre pour qu’il n’y ait pas une éventuelle transmission générationnelle. La thérapie peut se dérouler par groupes de trois à cinq détenus, en douze séances, à raison d’une tous les quinze jours.

Michel Suard propose aussi des entretiens individuels. Autre forme d’intervention, le travail familial, avec la partie de la famille qui n’est pas directement concernée par l’agression. Cela peut arriver, même si c’est plus rare, qu’une confrontation soit organisée entre la victime et son agresseur. C’est l’aboutissement de tout un travail de préparation de l’un et de l’autre qui peut aboutir à une reprise des relations vraiment constructives, à l’image de ce père présentant ses excuses et remerciant son enfant d’avoir eu le courage de le dénoncer. Il est difficile actuellement, d’évaluer les résultats du travail ainsi engagé. On peut simplement évoquer les constats de ces hommes incarcérés qui ont pu exprimer leur satisfaction de pouvoir reconnaître devant le groupe la gravité de leurs gestes et de ne plus être seuls à s’interroger sur leurs déviances.

La maltraitance au cœur de l’individu

Troisième acteur de la tragédie, l’intervenant qui est tout sauf neutre dans le rôle qu’il endosse.

Et c’est Jeanine Oxley et Michèle Rouyer, psychologues au Relais Alésia à Paris qui ont mis « les pieds dans le plat » en citant Pierre Strauss, l’un des fondateurs de l’Afirem : « Nous sommes tous des parents maltraitants. » Il ne s’agit pas là d’une tentative de banalisation d’un acte éminemment barbare, mais du rappel des pulsions mortifères qui gisent au plus profond de chacun d’entre nous. Un animateur d’atelier n’hésitera d’ailleurs pas à évoquer cette question de l’(in) humanité des adultes maltraitants en intitulant son intervention : « Ces gens-là sont-ils des nôtres ? » C’est donc délibérément vers nos propres sentiments et nos contre-attitudes en tant que professionnels que le questionnement a été orienté. Les intervenants ont inévitablement à effectuer le deuil de la famille idéale qu’ils n’ont jamais eu et qu’ils voudraient bien imposer aux autres. La confrontation aux abus et mauvais traitements dont se rendent coupables les autres provoquent chez soi des remaniements psychiques pas toujours souhaités et le plus souvent inconscients (surtout quand cela vient interpeller sa propre histoire), mais qui font toujours écho chez l’enfant et ses parents.

D’où l’impérative nécessité de pouvoir accéder à cette ambivalence. Rien n’est jamais acquis définitivement. Et la haine mise à distance fait retour très rapidement, car ce qui fait réagir chez l’autre, c’est ce qui nous renvoie à nous-même. « Ce n’est qu’en apprenant à accepter ces pulsions mortifères que nous pourrons consacrer toute l’énergie utilisée jusqu’à présent à les nier d’une manière plus positive » réagira une participante depuis la salle. « Mais c’est vrai que dans le secteur socio-éducatif, il n’est pas bien vu de vouloir travailler sur l’affectif » lui répondra en écho une autre voix du public.

L’expertise

Parmi les intervenants appelés à jouer une rôle essentiel, il y a l’expert. La loi du 17 juin 1998 a précisé les modalités de son travail tant par rapport à la victime à propos de laquelle il s’agit de déterminer le degré des préjudices subis, que par rapport aux agresseurs pour qui il s’agit d’évaluer l’opportunité d’une injonction de suivi socio-médical. Liliane Daligand, professeur de médecine légale et experte psychiatre à Lyon exprimera son espoir déçu que ce nouveau texte législatif n’ait pu mettre un terme à l’expertise de crédibilité. De toutes les victimes, seules celles ayant subi violence et agressions sexuelles se voient imposer cette suspicion quant au témoignage ou à la parole qu’elles apportent. Cette mesure constitue pour Liliane Daligand un archaïsme de la procédure : il revient au juge de dire qui est innocent, qui est coupable et, pour un expert, aborder l’enfant sous l’angle du mensonge et de la vérité, fausse le sens de la relation qu’il essaie alors d’établir.

La loi de 1998 a, en outre, chargé l’expert de déterminer le degré de préjudice qui se traduit en taux d’incapacité partielle, donnant droit au bénéfice du fonds d’indemnisation. Ce fonds a été créé en 1986 pour indemniser les victimes d’attentat. Il est alimenté par une taxe annuelle de 20 francs perçue sur tous les contrats d’assurance de biens, ce qui représente 59,5 millions de francs. La maltraitance ou la violence sexuelle relèvent de cette indemnisation. Le calcul est alors fait à partir du préjudice tant esthétique que scolaire (retard pris dans les études), de l’agrément (qualité de la vie) que de l’avenir compromis ou encore de la perspective d’établissement (vie familiale et sexuelle ultérieure). Liliane Daligand regrettera que le taux d’indemnisation de ce fonds de garantie, qui s’établit en moyenne à 140 000 francs pour les victimes de toutes les infractions pénales confondues, ne soit que de 70 000 francs en moyenne, pour celles qui ont eu à subir une maltraitance ou une agression sexuelle.

Un éminent criminologue écrivait en 1901 que les enfants, comme les femmes et les personnes faibles ne peuvent être crus car il est dans leur nature de mentir. Hervé Hamon, président du tribunal pour enfants de Paris, rappellera la longue évolution qu’a connue la protection de l’enfance au cours du XXe siècle, permettant ainsi de mesurer le chemin parcouru. Il regrettera, toutefois, la réémergence récente et un peu inquiétante de la militance chez les professionnels qui n’hésitent pas à se jeter mutuellement à la figure les pires anathèmes. Les travaux de l’Afirem constituent un contre-poison efficace et roboratif à de telles déviances.


[1« Autre regard sur la maltraitance » 16 et 17 mars 2000, Actes disponibles à : Afirem délégation du Maine et Loire - 35 rue St Exupéry - 49100 Angers. Tél. Fax : 02 41 24 08 69