N° 813 | du 19 octobre 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 19 octobre 2006

Lucien Bonnafé, poète et précurseur en santé mentale

Joël Plantet

Surréaliste inventif, chercheur et praticien subversif, Bonnafé a bousculé en son temps le monde de la psychiatrie. Ce mois-ci à Paris, une série d’expositions lui rend hommage. Initiative concomitante avec une journée mondiale, le 10 octobre dernier, de la santé mentale

Un homme étonnant : ami des surréalistes, agitateur d’idées, résistant, psychiatre « désaliéniste », fonction ainsi définie : « Le désaliéniste est celui qui, par un travail extensif dans les organes de la société qui ne sont pas sous sa propre responsabilité, contribue à réduire l’intolérance à l’égard du « mauvais objet » qu’elle contient ». Directeur de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, il accueille en 1943 le poète Paul Éluard qui y écrira son fameux Cimetière des fous. Préoccupé de formation, Bonnafé a voulu transformer celui qui était à l’époque gardien d’asile en infirmier psy ; en 1967, il écrivait : « La formation du travailleur de santé ne peut qu’être fondée sur l’engagement progressivement plus responsable dans une pratique soignante, dans une relation à l’usager où le rôle individuel de chacun est intégré dans la tâche du collectif compétent ».

Il a mis ses idées en écriture et en dessins, polémiqué avec Tosquelles et Gentis sur le dépaysement des malades (1957), créé une « école d’oniroculture » (1968), activement défendu (et fait libérer) un médecin ukrainien injustement emprisonné (1977), etc. Un praticien en perpétuelle effervescence. Un peu fou lui-même : à l’automne 1938, cherchant à se faire interner « pour mieux voir », il mesurait l’écart entre l’entrée d’un poste de police et un réverbère voisin en déclarant aux fonctionnaires « qu’ils avaient à quitter les lieux pour laisser place à la centrale d’études oniriques pour l’embellissement de la capitale dont il est le directeur » !

À la journée de la santé mentale du 29 novembre 1969, le même avait affirmé avec détermination : « Nous savons très bien ce que nous ne voulons pas : nous ne voulons pas que persistent ou s’aggravent les structures malthusiennes-mandarines dont les malades ont tant souffert »… Il avait pris en 1977 sa retraite de chef du service de psychiatrie de secteur qu’il avait créé à Corbeil-Essonne (91). Quelques années avant sa mort, survenue le 16 mars 2003, il avait réalisé un « séminaire testamentaire ». En quatorze chapitres appuyés sur quelques « idées fixes » : la psychiatrie doit abandonner les méthodes et les lieux fondés sur la domination de l’homme par l’homme ; la poésie est une « fidèle compagne » ouvrant des perspectives innovantes et désaliénantes ; il est possible « avec le verbe et les surréalistes » de résister à ce qui tend à créer une rupture entre les hommes… [1]

Explorer les alternatives à l’hôpital psychiatrique

Jusqu’à la fin de ce mois d’octobre, une quintuple exposition rend hommage à cet intellectuel et praticien atypique, installée dans des lieux franciliens où il a réfléchi et travaillé [2]. Soirées débat avec les équipes d’espaces d’accueil de la folie, réflexion sur la question des lits (« à la fois indice économique et euphémisme asilaire »), exposition d’affiches réalisées avec les patients et les soignants d’un centre de jour, etc. Au centre médico-psychologique du Figuier, à Paris, par exemple, aura lieu jusqu’à la fin du mois l’expo Les infirmiers sur la ligne de front.

La question est à l’ordre du jour : la réforme hospitalière programmée pour 2007 laisse craindre aux professionnels le risque d’un retour à une politique de concentration des soins. Pourtant, un courant s’est réaffirmé, multipliant les lieux d’intervention dans la cité. La semaine prochaine, un documentaire sera d’ailleurs diffusé à la télé sur le sujet [3] : explorant les alternatives à l’hôpital psychiatrique, le film parcourt plusieurs pays européens. Nous allons à Trieste où, en 1974, Franco Basaglia se bat pour fermer les asiles sur l’ensemble du territoire italien ; à Lille où un réseau de familles accueille les « fous » ; en Angleterre où les schizophrènes restent chez eux, avec visites régulières de psychiatres. Cette forme de psychiatrie communautaire a d’ailleurs fini par figurer — depuis l’an dernier — dans les recommandations de l’OMS.

Le 10 octobre dernier s’est déroulée la (discrète, pour ne pas dire confidentielle) journée mondiale de la santé mentale. Intitulée Sensibiliser, réduire les risques : maladie mentale et suicide, elle mettait cette année l’accent sur le suicide, « principale cause de décès prématurés et évitables ». Dans le monde, 400 millions de personnes seraient concernées par un trouble mental.


[1Histoire d’une idée fixe – Aliénisme ou désaliénisme, Lucien Bonnafé, recueil de textes, en vente sur les lieux d’expo. Plus d’informations sur le site Lucien Bonnafé

[2À Confluences (Paris) ; à l’hôpital de jour de Bondy ; au centre hospitalier de Corbeil-Essonne ; au centre de jour Châtelet (Paris) ; au CMP du Figuier (Paris)

[3Quand tombent les murs de l’asile (Youki Vattier, 55 mn), France 2, case documentaire Infrarouge, 26 octobre 2006