N° 889 | du 19 juin 2008 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 19 juin 2008

Les sourds veulent se faire entendre

Joël Plantet

Pour capter l’attention sur certains besoins cruciaux, cinq sourds ont entamé, le 9 juin, une grève de la faim. En cette période de conférence nationale du handicap, les pouvoirs publics leur ont donné très vite satisfaction. La grève est suspendue. En ligne de mire, un Conseil supérieur de la langue des signes

Les sourds ont de l’humour : s’organisant l’an dernier en Opération de sauvegarde des sourds, le mouvement s’est logiquement appelé OSS 007. Comme James Bond, ils sont prêts à l’action [1]. Le 9 juin – veille de la Conférence nationale du handicap –, cinq personnes sourdes investissent l’emblématique Institut national des jeunes sourds (INJS) à Paris, pour une « grève de la faim illimitée ».

Éric, étudiant de 23 ans, Patrick, la cinquantaine, ancien directeur de l’académie de la LSF, Brigitte, Henri et Jean-François, sont déterminés. Leurs revendications : une langue des signes française (LSF) réellement enseignée, et la création d’une instance supérieure des affaires sourdes. Sous l’autorité de la Fédération nationale des Sourds de France (FNSF), composée à parité de scientifiques et de représentants de la communauté sourde, cette instance étudierait les pratiques existantes, et favoriserait l’émergence de principes fondamentaux d’une « conception saine (non médicale) » de la personne sourde.

Dans un premier temps, interrogé par Lien Social, le directeur de l’INJS exprime son désaccord avec cette action radicale en se désolidarisant du mouvement : il « regrette l’atteinte portée ainsi à l’image d’un lieu qui se veut d’ouverture à toutes les sensibilités du monde de la surdité ». Réinterrogé le surlendemain, il se félicitera du résultat obtenu.
Car le problème est réel : le taux d’illettrisme des sourds avoisine les 90 %, alors qu’il est de 15 % chez les entendants. De façon récurrente, les sourds se plaignent d’avoir du mal à communiquer avec le monde entendant, à être informés – et éduqués – comme les autres. La plupart des enfants sourds sont « oralisés » (lecture sur les lèvres, appareillage auditif) faute de lieux d’apprentissage de la LSF.

Par ailleurs, rares sont les sourds obtenant un diplôme supérieur, et leur taux de chômage excède les 30 %. L’OSS fournit quelques exemples : la France ne compte que treize « pôles santé LSF » proposant un service médical en langue des signes ; le quota d’émissions télévisées sous-titrées reste faible, et les interprètes bien trop peu nombreux ; le manque d’informations sur la culture sourde perdure… Les cinq militants rappellent leur histoire, faite d’oppression : en 1880, après l’interdiction de la LSF au congrès de Milan et l’injonction d’une « méthode orale pure », la communauté sourde sera contrainte à la clandestinité pour pratiquer sa langue.

Même si une prise de conscience a eu lieu dans les années 1980, la reconnaissance n’est pas effective, malgré une loi Fabius affirmant, en 1991, le principe du libre choix des parents entre éducation bilingue ou oraliste. Autre préoccupation, les propositions systématiques d’« implant cochléaire » (IC) – puce numérique greffée permettant de réactiver le nerf auditif – qui menacerait de faire « disparaître purement et simplement » la communauté sourde, et dont les bienfaits ne sont pas reconnus. « L’oralisme, associé à la systématisation de l’IC, voue inexorablement la communauté sourde et son patrimoine linguistique et culturel au déclin », avertissent les grévistes.

Un mois auparavant, le 9 mai, les cinq protestataires avaient envoyé une lettre au président de la République : ils demandaient que l’État rende effective la loi du 11 février 2005 (qui, entre autres, prône la reconnaissance de la LSF comme langue à part entière) et développe des lieux d’enseignement. « L’erreur de base du système éducatif français, rappellent-ils à Sarkozy,c’est la tendance à nous considérer exclusivement comme des malades, des déficients auditifs. » De son côté, l’Union nationale pour l’insertion sociale du déficient auditif (Unisda) préconise aussi des mesures pour la scolarisation des jeunes sourds, l’accessibilité téléphonique et l’accès à l’information par le sous-titrage ou la traduction vidéo en langue des signes. Elle recommande aussi une « programmation pluriannuelle » pour accompagner les personnes devenant sourdes.

Victoire : sans attendre, le délégué interministériel aux personnes handicapées, Patrick Gohet, rencontre, au bout de quelques heures de grève de la faim, le président de la Fédération nationale des sourds de France (FNSF), Philippe Boyer (qui soutient les revendications des grévistes). En sort deux échéances : une réunion de travail avec l’Observatoire national sur la formation, la recherche et l’innovation sur le handicap (Onfrih) « afin d’intégrer les questions concernant les personnes sourdes dans l’analyse de l’offre en matière de formation, de recherche et de prévention. » En outre une seconde réunion de travail sera organisée, dans le courant du mois de juin, avec la secrétaire d’État à la Solidarité « afin d’étudier la proposition de constitution d’un Conseil supérieur de la langue des signes française. » La grève est suspendue. La détermination a payé.


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