N° 664 | du 1er mai 2003 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 1er mai 2003 | Jacques Trémintin

Les instincts maternels

Sarah Blaffer Hrdy


éd. Payot, 2002, (624 p. ; 24,50 €) | Commander ce livre

Thème : Femme

L’altruisme des femmes qui seraient conçues pour une maternité automatique et le sacrifice naturel au profit de leur petit n’est qu’un stéréotype. C’est ce que démontre ici Sarah Blaffer Hrdy, en dénonçant l’illusion naturaliste qui confond ce qui arrive parfois avec ce qui devrait être. Le monde animal connaît des gardiens d’enfant des deux sexes, des nourrices trouvées dans la parenté et des crèches permettant de soulager les parents tout comme les couvaisons, l’approvisionnement ou même des gestations assurés par des mâles. Si beaucoup de femelles lèchent leur bébé et avalent le sac amniotique, il n’existe pas chez les humains de tels comportements universels. On rencontre juste des attitudes propres aux mammifères.

Ainsi de la lactation, particulièrement efficace pour éviter la concurrence des plus petits avec les animaux les plus matures, qui a eu pour effet de spécialiser les femelles et de créer cette forte intimité avec leur enfant. Mais, le maternage qui en découle apparaît comme un mécanisme complexe qui n’est jamais totalement ni prédéterminé génétiquement, ni produit par le seul environnement. L’un et l’autre facteur s’entremêlent en permanence. On sait ainsi que la prolactine — l’hormone de la parenté — joue un rôle essentiel dans le degré d’attention porté par les parents à leur progéniture. Et, l’allaitement provoque tout particulièrement sa production. On sait aussi que le processus d’attachement intervient dès les premières minutes après l’accouchement, par imprégnation de l’odeur maternelle.

D’où l’importance d’un contact précoce. Mais si les mères des grands singes manifestent une dévotion inconditionnelle à l’égard de leur progéniture (on a vu des guenons porter pendant des jours le corps de leur petit même mort et en décomposition), les mères humaines font preuve d’une sollicitude bien plus discriminante. Si, à leur naissance, le seul test de viabilité des petits singes est leur capacité à se cramponner, le petit d’homme, lui, doit convaincre qu’il mérite d’être investi. Les parents biaisent la survie des immatures (pendant les famines, ce sont les mères sélectives qui par le choix de privilégier les plus costauds, arrivaient à en faire survivre certains).

Certaines cultures soumettaient les bébés à des tests de viabilité (en les trempant dans des bains glacés) ou catégorisaient les enfants malades comme autre chose qu’un humain (un imposteur laissé par des lutins à la place des enfants en bonne santé) qu’on pouvait alors délaisser et laisser mourir. D’où l’aspect bien potelé à la naissance qui apparaît comme le meilleur prédicteur de la santé ultérieure (par sélection naturelle, cette particularité a pu ensuite se généraliser). Particularité unique dans le monde animal, la fréquence avec laquelle les mères humaines tuent leur petit est à corréler avec l’existence de moyens de contraception et l’existence de relais éducatifs. Chaque mère diffère donc dans l’investissement qu’elle porte à son enfant.


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