N° 859 | du 1er novembre 2007 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 1er novembre 2007 | Reyzane Benchiha, Emilie Desjardins, Joachim Gatti et Stéphane Gatti, avec le concours de France Meyer et des élèves de la mission générale d’insertion du collège Fabien à Montreuil

Les étrangers vus à travers Kafka

Katia Rouff

Cas par K
Production : La Parole errante, 2006.
Tarif : DVD + catalogue de l’exposition : 20 €
Tél. 01 48 70 00 76
courrier@laparole-errante.fr

Thème : Immigration

En 2006, l’équipe de La Parole errante et les jeunes primo-arrivants d’un collège réalisent un film collectif, Cas par K, dans lequel ils établissent un parallèle entre Le Procès de Kafka et la situation des étrangers en France

Joseph K, un employé de banque, est traîné devant les tribunaux sans raison apparente. Il devra se défendre, mais de quoi ? À partir du roman de Franz Kafka, l’équipe de la Parole errante et quatorze élèves primo-arrivants de la mission générale d’insertion du collège Fabien à Montreuil (Seine-Saint-Denis), établissent un parallèle entre l’absurdité de la situation de Joseph K. et la suspicion systématique dont sont victimes les étrangers aujourd’hui. « En 2006, plus que jamais, l’actualité politique européenne poussait à regarder de plus près les modalités de la chasse à l’immigré et la fabrication d’illégaux, rappelle l’équipe de la Parole errante. Elle fournissait tous les jours des points concrets de réflexion : débats sur de nouveaux projets de loi sur l’immigration, enfants traqués dans les écoles, mobilisation des enseignants, circulaire conjointe des ministères de la Justice et de l’Intérieur, adressée aux magistrats et aux préfets pour arrêter les immigrés partout où ils étaient. » Avec ces élèves venus de Turquie, de Chine, d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, de Moldavie, du Mali et du Congo, l’équipe a posé la question à laquelle Joseph K. est sommé de répondre : « Qu’est-ce qu’être coupable quand on est innocent ? »

Faire du chiffre

À partir de cette réflexion, et sur une durée de six mois, les jeunes ont réalisé une exposition (écriture et affiches de sérigraphie, qui ont fait l’objet d’un catalogue) et le film-requête Cas par K.

La première rencontre de l’équipe de La Parole errante et des jeunes en exclusion sociale a eu lieu voici quelques années, par le biais d’un prof de mathématiques de la mission générale d’insertion, attiré par les travaux du dramaturge Armand Gatti, autour duquel s’est constituéel’équipe de La Parole errante. En 2006, pour la quatrième année consécutive, l’équipe a entrepris un travail avec une classe de mineurs étrangers récemment arrivés en France. « Ces élèves ne sont pas toujours en situation régulière, ce film rentre dans le lard du problème des étrangers en France, des difficultés qu’ils rencontrent », estime Jean-Jacques Hocquart, directeur de La Parole errante. Le film est découpé en trois chapitres. Le premier donne la parole à des spécialistes du droit : Aïda Chouk, présidente du syndicat de la magistrature, Jean-François Zmirou, juge des libertés et de la détention à Bobigny, et Salomé Saint Germain, juge administratif, afin d’« explorer la chaîne pénale telle qu’elle se dessine aujourd’hui dans le contentieux des étrangers avec sa pression statistique et son emballement liberticide. »

Parallèlement à leurs propos, des images de la longue file d’attente devant les portes du service des étrangers de la préfecture de Bobigny. Certaines personnes y patientent depuis plusieurs jours et plusieurs nuits. Un père de famille, désespéré, montre à la caméra les dossiers qu’on lui demande (feuilles d’imposition, bulletins de salaire, quittances de loyer…), prouvant qu’il vit et travaille en France depuis plus de dix ans, avec sa femme et leurs deux enfants. Papiers qui seront toujours insuffisants, car à chaque rendez-vous on lui en demandera un supplémentaire… « La volonté de voir à tous prix des résultats chiffrés dans la politique de l’immigration engendre des comportements malsains et dangereux », estime Salomé Saint Germain, rejoignant les propos des autres magistrats.

Menottes aux poignets

Dans le second chapitre, cinq jeunes auxquels l’équipe a prêté une caméra, filment, avec beaucoup de charme, leur vie en France : petits frères, jeunes cousins, poésie des rues de Paris, préparation de la fête de Pâques, partie de cartes en famille… Niloufer, une jeune fille turque soumet son père - « venu pour les droits de l’homme à Paris » - à un interrogatoire sans concessions : « Si la France est le pays des droits de l’homme, pourquoi n’avons nous pas de droits ? », « Tu touches le RMI, comment peux-tu t’en sortir avec ça ? »…
Keqin Zhu, jeune chinoise, estime que les Français donnent beaucoup d’amour, surtout… à leurs chiens, « mieux nourris que certains hommes ». Puis, comme Joseph K., chaque jeune répond à la question : « Êtes-vous innocent ? » Enfin, dans le dernier chapitre, un des réalisateurs recueille, via la cabine téléphonique du centre de rétention du Mesnil-Amelot, le témoignage d’un homme kabyle qui attend son expulsion vers l’Algérie. Là encore, l’histoire est kafkaïenne et poignante. L’homme ne sait pas pourquoi il est en détention et ses enfants l’ont vu partir menottes aux poignets. « Nous sommes victimes d’une répression chez nous, et là on subit la même chose. On se demande où on va vivre, nous », dit-il. « On avait sûrement calomnié Joseph K. car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin », écrivait Kafka.