N° 1176 | du 7 janvier 2016

Faits de société

Le 7 janvier 2016 | Marianne Langlet

Les éducateurs de rue en première ligne

La prévention spécialisée va mal. Les baisses de financement s’accélèrent, les appels à projet divisent les associations, plusieurs collectifs de professionnels défendent l’importance de leur métier.

« La disparition des services de prévention spécialisée est imminente » alerte le syndicat Sud Santé sociaux de la Côte d’Or qui appelait à une grève de ses salariés le 18 décembre. Année après année, les restrictions budgétaires successives ont eu raison des équipes de prévention : 300 000 euros de budget en moins en 2015, moins de 50% du budget annoncé pour 2016... La Côte d’or n’est malheureusement pas une exception. Les budgets de la prévention spécialisée annoncés pour 2016 inquiètent. « Dans un tiers des départements, nous avons des inquiétudes fortes, voire des diminutions de budget déjà décidées », précise Éric Riederer du comité national des acteurs de la prévention spécialisée (CNLAPS). Il nuance : « Dans un autre tiers, les départements soutiennent voire, parfois, augmentent les budgets, dans le dernier tiers, rien ne bouge. »

Le processus de déconstruction est enclenché depuis quelques années : l’Eure-et-Loir avait ouvert le bal dès le milieu des années 2000 passant de 30 équivalents temps plein pour la prévention spécialisée à 6 aujourd’hui… En 2012, la Seine-Maritime avait réduit de moitié son budget prévention spécialisée, même chose dans les Alpes-Maritimes. Le Loiret avait décidé en 2013 d’arrêter tout financement, pareil pour l’Yonne en 2014. L’année 2016 accélère le processus. Avec une nuance, cette disparition sera un peu moins silencieuse : quatre collectifs d’éducateurs spécialisés se sont créés (dans la Drôme, l’Isère, Paris et les Yvelines). Ils organisent la résistance face à la casse de leur métier.

Dans la Drôme, l’annonce est claire : le financement de la prévention spécialisée devrait baisser de 54% en 2016, soit une diminution énorme du nombre d’éducateurs (21,4 équivalent temps plein). Face à cette attaque, le collectif « éducs de rue 26 » lance une pétition et alerte : « Suite aux attentats tragiques qui ont frappé Paris, plus que jamais, il faut des éducateurs en prévention spécialisée, car nous sommes une partie de la réponse ! » Dans l’Isère, l’annonce d’une baisse budgétaire (dont le niveau n’était pas défini à l’heure où nous écrivions ces lignes mi-décembre) a également poussé les éducateurs spécialisés des cinq associations qui interviennent sur le département à se mobiliser.

À Paris, une vingtaine de postes dans la prévention spécialisée étaient menacés jusqu’à ce que les attentats du 13 novembre changent la donne. La mairie a annoncé maintenir le budget. Toutefois, la situation n’est pas si simple. Dans l’arrière-boutique associative, la bataille se livre sans pitié. La petite association Soleil, qui intervenait dans le 12e arrondissement avec deux équipes de trois éducs de rue, a été engloutie par Jeunesse Feu vert, tandis que deux équipes de l’association Jean-Coxtet (16 éducateurs) ont été partagées entre Feu vert et ARC 75. « Au final, par rapport aux conventions passées avec les associations pour 2013-2015, les conventions 2016-2018 après les attentats de novembre marquent une diminution de 6,5 postes d’éducateurs spécialisés », décrypte Christophe Alessandri du collectif de prévention spécialisée parisienne. Une diminution certes moindre que les conventions établies avant les attentats qui prévoyaient 17,5 éducateurs en moins, mais une diminution tout de même.

Dans les Yvelines, c’est le grand chambardement : les conventions avec les associations de prévention spécialisée n’ont pas été renouvelées. « Le conseil départemental voudrait n’avoir plus qu’une seule association interlocutrice », explique une éducatrice spécialisée du collectif de soutien à la prévention spécialisée du 78. Un appel à projet devrait être lancé pour la constitution de deux équipes de prévention spécialisée qui se recentreraient sur les quartiers prioritaires de la politique de la ville, sans autre précision pour l’instant. « L’absence brutale et durable des éducateurs dans les quartiers populaires créerait une “béance” éducative très difficile à combler », écrit fin novembre le collectif dans une lettre ouverte à ses élus. L’appel à projet « met les associations en concurrence, s’inquiète l’éducatrice spécialisée. Elles deviennent prestataires et non plus outil de la protection de l’enfance ».