N° 642 | du 14 novembre 2002 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 14 novembre 2002 | Jacques Trémintin

Les dérouilleurs - Français de banlieue

Azouz Begag


éd. Mille et une nuits, 2002 (174 p. ; 9 €) | Commander ce livre

Thème : Banlieue

On a coutume de dire de celles et ceux qui, par ennui ou oisiveté, « tiennent les murs » dans les quartiers qu’ils « rouillent ». Les « dérouilleurs » sont, par opposition, celles et ceux qui ont réussi à bouger, à sortir du cercle morbide, qui se sont donné les moyens de faire peau neuve, et sont devenus acteurs de leur destinée. C’est à elles et à eux qu’Azouz Begag a consacré son dernier ouvrage, à la fois récit de vie et investigation pour mieux comprendre.

Dans la trajectoire de ces jeunes on trouve tout d’abord un père omniprésent, structurant l’évolution de ses enfants et assurant la cohésion familiale. Mais, paradoxalement, l’enfance passée dans un milieu déchiré peut aussi produire les conditions d’une autonomisation précoce. Une famille nombreuse ou un logement surpeuplé peut aussi faire émerger un besoin d’émancipation qui apparaît très tôt. Le caractère individuel joue aussi un rôle non-négligeable : sens de l’audace, sensibilité, imagination etc. les dérouilleurs sont en permanence à la recherche de l’autre et de l’ailleurs. Ils ont besoin, pour nourrir leur estime de soi, d’être aimé, de se sentir apprécié, sympathique, populaire, comme si cela les aidait à se sentir compétent. On note aussi parfois ce goût pour la lecture qui aura été leur premier moyen de s’échapper et de rêver. Trait commun, la curiosité qu’on peut associer à la notion de risque, de voyage et de mobilité.

Et puis il y a le déclic, le virage qui transforme le regard porté sur sa place dans la société le changement de perspective : première expérience d’éloignement par rapport aux siens ou à son territoire (comme par exemple l’entrée dans un collège ou un lycée extérieur au quartier) ou une rencontre avec une personne signifiante (enseignant, éducateur ?) qui les encourage ou amplifie leur démarche. « Une fois qu’on leur a fait confiance, ces garçons et ces filles consolident leur estime de soi, gagnent en assurance et peuvent envisager d’autres mobilités ascendantes » (p.82). Avec l’expérience de la distance personnelle, les dérouilleurs acceptent difficilement l’inertie de leurs copains. La nouvelle vie qu’ils se construisent entraîne inéluctablement un divorce avec eux. Ils sont fiers d’avoir trouvé le moyen d’éviter le piège qui les menaçait : étouffement de la personnalité par la bande, repli du groupe sur le territoire, paranoïa germant sur cet isolement.

Quand la rupture avec les codes a été digérée, un nouvel équilibre peut s’établir avec le milieu d’origine. Mais une fois la cité quittée, on ne revient plus y vivre, car on comprend mieux son fonctionnement de type ghetto avec son corollaire anesthésiant et son cortège d’oisiveté et de vice. Malgré les douleurs de l’arrachement, tous les dérouilleurs reconnaissent que la mobilité hors des murs a été ce qui leur a permis de construire leur personnalité actuelle, à partir de la découverte d’un monde qu’ils n’auraient autrement jamais connu.


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