N° 1140 | du 1er mai 2014

Faits de société

Le 1er mai 2014

Les boucs émissaires officiels du racisme

Joël Plantet

Angoissant. Une montée de l’intolérance est actuellement enregistrée, et les digues se fissurent. Face à ce sombre tableau, le Gouvernement ne propose qu’une politique d’évitement, dissuadant récemment de nombreux électeurs d’aller voter.

C’est bien connu : les Roms exploitent sans vergogne les enfants, ne vivent que de vols et de trafics, et la population « arabo-musulmane » pose problème avec, entre autres, la question du voile et le soupçon récurrent de profiter éhontément des prestations sociales, tout en restant repliée sur sa culture d’origine. Un terme contesté il y a peu, « l’islamophobie » – qualifiée il y a quelques mois par Manuel Valls de « cheval de Troie des salafistes » –, deviendrait malheureusement incontournable. Une parole « brutale et biologisante, faisant de l’étranger un bouc émissaire » et des attitudes racistes se banalisent en France ; les actes anti-musulmans enregistrent une hausse globale de 11,3 points ; la perception de l’étranger se dégrade, l’immigration est de plus en plus considérée comme un péril, même si les flux migratoires restent stables.

En amont, des faits-divers montés en épingle par des médias peu sourcilleux, et une crise économique persistante aggravent le phénomène. Ce constat sans appel est émis par le rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) – écrit dont la remise, initialement prévue le 21 mars, Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, fut reportée après les élections municipales… – et livre encore un chiffre alarmant : 35 % des Français se disent « plutôt » ou « un peu » racistes, proportion en nette hausse par rapport à l’année précédente. « Le racisme a subi un profond changement de paradigme dans les années post-coloniales, avec un glissement d’un racisme biologique vers un racisme culturel », s’inquiète la Commission.

Dans ce contexte, les propos de Manuel Valls sur des Roms « ne souhaitant pas s’intégrer pour des raisons culturelles », le pain au chocolat de Jean-François Copé et ce qu’a subi Christiane Taubira en fin d’année sont loin d’être anecdotiques. Les réseaux sociaux ont leur – large – part dans cette prolifération, thème qui devrait être celui du rapport 2014 de la CNCDH.

35 % des Français se disent « plutôt » ou « un peu » racistes

Que faire ? Miser sur la formation et l’éducation ? Les sondages montrent que plus le niveau culturel est élevé, moins on est raciste, explique la Commission, tout en reconnaissant par ailleurs que « les diplômes immunisent de moins en moins contre la peur de l’autre ». Développer une politique engagée contre les discours populistes, bien sûr ; mais surtout, fabriquer une véritable politique d’intégration qui, de l’avis général, « fonctionne mal ».

La CNCDH recommande aussi la réalisation d’enquêtes de victimation pour obtenir plus d’éléments quantitatifs et qualitatifs sur la délinquance à caractère raciste, préconise des campagnes de sensibilisation, engage le ministère de l’Éducation nationale à améliorer l’information auprès des chefs d’établissements avec le recensement des actes et menaces à caractère raciste via le logiciel SIVIS (système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire). Mais elle préconise avant tout de lutter plus efficacement contre les discriminations, y compris dans l’administration française. Elle propose la création d’un observatoire du racisme, de l’antisémitisme et de la xénophobie sur Internet.

En première ligne encore une fois, des travailleurs sociaux confrontés de plein fouet aux racines profondes de la xénophobie ambiante, ainsi énumérées par la CNCDH : « la peur de perdre son emploi, subtilisé par l’étranger ; l’affaiblissement des solidarités ; les inquiétudes quant à la pérennité du système de protection sociale ; la stigmatisation d’un assistanat social ».