N° 765 | du 15 septembre 2005 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 15 septembre 2005

Le logement malade de la politique

Joël Plantet

Inscrit dans la loi contre les exclusions de 1998, le droit au logement est-il purement incantatoire ? Faute de cohérence de la part de l’État et des collectivités territoriales, des associations se trouvent exposées en première ligne alors qu’elles étaient bien seules à intervenir dans des situations bloquées. Qui plus est, les récents incendies donnent lieu à une politique de répression, allant à l’encontre d’un patient travail associatif

Boulevard Vincent Auriol, 26 août : 17 morts dont 14 enfants, et 27 blessés, la plupart originaires d’Afrique de l’Ouest, en situation régulière. L’immeuble avait été réquisitionné puis racheté par l’État au début des années 90, sa gérance étant confiée à France Euro Habitat (Freha), association membre d’Emmaüs. Qui est le garant du « droit au logement » de ces familles ? interroge l’association : « l’État, qui a réquisitionné l’immeuble ? Le département, auquel l’État vient, l’année dernière, de déléguer la mise en œuvre du droit au logement ? La Ville, où sont domiciliés les habitants de cet immeuble ? Ou l’association Emmaüs qui, pour mettre fin à une situation indigne qui perdurait, a endossé, avec les seuls moyens qu’on lui proposait — bien sûr insuffisants et mal appropriés, mais elle n’avait pas d’autre choix — la responsabilité que personne ne voulait prendre ? »

C’est ainsi que Emmaüs et la Fondation Abbé Pierre (FAP) se sont associés à la manifestation appelée par une vingtaine d’associations dont Droit au logement (DAL) [1] — mais aussi par la Fédération des mutuelles de France, qui souhaite que la question du droit au logement, « au même titre que le droit à la santé, soit une réflexion forte de « mise en sécurité sociale » de la population ». Près de dix mille personnes ont encore une fois exigé, le 3 septembre dans les rues de Paris, la construction de logements sociaux et l’application de la loi SRU. La fédération nationale des associations de réinsertion sociale (Fnars) y demandait une répartition des moyens entre accueil d’urgence, structures d’insertion et logement social.

Réunissant 51 associations et syndicats, une Plate-forme pour un droit au logement opposable ne fait que reprendre une préconisation du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées et une résolution du Conseil économique et social. En effet, seule l’opposabilité, « qualité d’un droit ou d’une situation juridique que son titulaire peut faire valoir contre les tiers », imposera l’État comme garant du droit, de même qu’une obligation de résultat aux collectivités et enfin une possibilité de recours pour les personnes subissant des situations de mal logement.

Expulsions médiatiques

Mais, avec un colossal cynisme, les sinistres sont devenus prétexte à expulsions médiatiques et brutales, la préfecture de police de Paris ayant dressé sa liste noire : soixante squats présumés dangereux, dont une vingtaine particulièrement ciblée. Le 2 septembre, jour de rentrée scolaire, deux squats de la capitale étaient évacués, stigmatisant un peu plus les victimes de la crise du logement. Le retour à la politique du logement de transit, faite de réquisitions sans suite et de construction de logements provisoires, est-elle amorcée ?

Le choix des squats révolte les acteurs sociaux : pour ce qui concerne celui du XIXe arrondissement parisien (dont le maire dénonce une « méthode karcher »), un travail de concertation avait été mené par les associations et un programme de relogement prévu pour début 2006 ! L’avant-veille, un exercice d’évacuation incendie avait été organisé par les habitants… Spéculation immobilière ? « Si le but était de rendre service aux personnes et pas de faire de l’agitation médiatique, on agirait en concertation avec les associations concernées », a dénoncé Martin Hirsch, président d’Emmaüs France, lors d’une conférence de presse tenue le jour des évacuations.

Le 1er septembre, Villepin avait bien annoncé la réquisition de terrains pour la construction de bâtiments et la création de 5000 places en résidences sociales. On est encore loin du grand service public du logement et de l’habitat qui s’imposerait. Le ministre de la Cohésion sociale et du Logement, Jean-Louis Borloo, a confié une mission sur la sécurité dans les immeubles d’habitation à Patrick Doutreligne, de la FAP, et Philippe Pelletier, de l’Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat (Anah). Une première table ronde avec le secteur associatif doit avoir lieu ce 15 septembre, suivie d’autres rencontres avec gestionnaires d’immeubles, opérateurs et institutionnels. Ils remettront leur rapport début octobre, avec des propositions pour un « véritable programme global de sécurité ».


[1Emmaüs France - 179 bis quai de Valmy - 75010 Paris. Tél. 01 46 07 51 51 _ DAL - 8 rue des Francs-Bourgeois - 75003 Paris. Tél. 01 42 78 22 00