N° 1155 | du 22 janvier 2015

Faits de société

Le 22 janvier 2015 | joël Plantet

Le cinéma entend-il les sourds ?

Trois films récents ont, très différemment les uns des autres (comédie, thriller, drame), traité de la surdité. Parfois avec un succès ou une audace surprenants. Quels sont les ressorts d’un tel engouement ?

Succès phénoménal pour La Famille Bélier, qui a dépassé trois millions de spectateurs en trois semaines, et pourrait bien aller jusqu’à atteindre, selon les prévisions du distributeur, jusqu’à au moins 7, 5 millions d’entrées. Le nombre de copies augmente, passant récemment de 680 à 815… Malgré ce démarrage foudroyant, les critiques ont largement fusé et une partie de la communauté sourde a même appelé à son boycott : pourquoi ne pas employer les comédiens sourds – ils existent, bien sûr – au lieu d’aller chercher des vedettes bankables, à qui on apprend vite et mal la langue des signes, «  comme s’ils jouaient dans une autre langue que la leur avec un accent déplorable  », tempête la comédienne Emmanuelle Laborit (in Le Monde du 17 décembre 2014).

L’autre reproche de taille concerne l’accessibilité du cinéma aux Sourds eux-mêmes, à savoir l’utilisation du sous-titrage : même si celui-ci est en relative augmentation (90 films pour l’an dernier, mais on vient de loin), plusieurs salles ou complexes de cinéma ont proposé pour La Famille Bélier deux salles différentes, avec sous-titrage ou non, cette ségrégation irritant à juste titre les associations.

Mille fois moins consensuel, thriller plutôt radical, le film The Tribe, lui, a été tourné avec des acteurs sourds en langue des signes ukrainienne (il en existe une par pays) non sous-titrée ; fait entre autres de plans séquences insupportables (tortures, avortement…) très largement étirés, l’œuvre s’est vue vivement reprocher sa complaisance, son esthétisme glacial, sa violence radicale et l’image plus que volcanique et perturbée qu’il pouvait donner de la communauté sourde. Primé à Cannes, ce maelström paroxystique a su également intéresser une partie de la critique.

Des comédiens à qui on apprend vite et mal la langue des signes

Enfin, beaucoup plus gentil, voici Marie Heurtin, adolescente sauvage avec qui une religieuse – nous sommes au xixe siècle – parvient à élaborer une méthode de communication basée sur le toucher. Cette relation présente un certain intérêt, mais nous sommes à des années-lumière de la puissance de L’Enfant sauvage de Truffaut, sorti en salles il y a maintenant quarante-cinq ans.

Bien d’autres films se sont intéressés à la communauté sourde, tel Le Pays des sourds en 1993, ou Sur mes lèvres en 2001. Guy Jouannet, éducateur à l’institut national des jeunes sourds (INJS) pendant de longues années et grand cinéphile – il avait lancé en 1994 le festival Images, signes et ponctuation, que Lien Social avait couvert –, a réuni dans un gros ouvrage (L’Écran sourd, 1999) un impressionnant index de plus de 250 films destinés au cinéma ou à la télévision. Nous sommes allés lui demander son avis sur la concomitance de ces trois films : si, pour lui, La Famille Bélier – objet à propos duquel il parle de «  conformisme festif  »«  ressemble à un catalogue de bons sentiments  », il salue, dans The Tribe, l’absence de sous-titres rendant le langage corporel encore plus expressif.

De même, il reconnaît une réelle ambition et une certaine vérité (il nous indique que des contacts avec la communauté sourde et les associations avaient été solidifiés par un court-métrage précédent). Quant à Marie Heurtin, «  biopic lumineux et bouleversant, sans trop de pathos  », il le rapproche d’un film comme Miracle en Alabama (1962) d’Arthur Penn [le compliment n’est pas mince – Le très beau film de Penn raconte la vie de Helen Keller, pédagogue américaine (1880 – 1968), aveugle, sourde et muette, N.D.L.R.]. Bref, hier comme aujourd’hui, la communauté sourde est davantage mise en scène qu’elle ne se met en scène elle-même. C’est peut-être, imperceptiblement, en train de changer.