N° 493 | du 1er juillet 1999 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er juillet 1999

La punition corporelle est-elle maltraitante ou pédagogique ?

Jacques Trémintin

Thème : Punition

Aveu d’impuissance ou faiblesse éducative pour certains, philosophie angéliste ou attitude masochiste pour d’autres, la violence-zéro n’a pas aujourd’hui beaucoup plus d’adeptes que la violence totale. C’est encore la célèbre litote : « Une claque ou une fessée n’a jamais fait de mal à personne » qui satisfait le plus grand nombre de parents. Elle sert d’argument tant aux tortionnaires nostalgiques qu’aux éducateurs les plus modernes. Qu’est-ce qui sépare les seconds des premiers ? Tout ! Oui, mais encore ? Explications

Rappelons-nous d’un passé pas si ancien : un jeune fuguait, était rattrapé. Le retour était l’occasion d’un comité d’accueil des plus musclé : passage à tabac, crâne rasé et enfermement au cachot. C’était le régime imposé par un certain nombre d’internats. Aujourd’hui, et l’actualité récente le démontre, ce n’est plus toléré (et puis les jeunes se rasent le crâne sans avoir besoin de fuguer au préalable !). Pour autant, la culture de la claque pédagogique n’a pas perdu tous ses partisans, même si ceux-ci, un brin nostalgiques, n’exercent leur prérogative que sous forme de dérapage ponctuel, parfois sanctionnés à juste raison.

A décharge, remarquons au préalable, que dans le secteur de l’enfance délinquante ou souffrant de troubles du comportement et du caractère, la pression est souvent forte. La violence, l’agressivité, les insultes sont fréquemment le quotidien de beaucoup de professionnels, qui subissent de plein fouet les confrontations avec les jeunes (lire article). On demande aux adultes un contrôle sur eux-mêmes qui peut se traduire par un épuisement nerveux ou une dérive ponctuelle (cela peut arriver à tout le monde de « craquer »). Cette question doit pouvoir néanmoins être abordée en toute transparence, avec rigueur et sans chercher à défendre un quelconque corporatisme. L’honneur d’une profession consiste à balayer devant sa porte et à savoir revendiquer ses forces, mais aussi reconnaître certaines de ses faiblesses.

Une enquête, réalisée en 1985 [1] auprès des parents, permettait de dégager une majorité de 59 % utilisant la force comme pratique éducative (même si 72 % d’entre eux considéraient qu’elle devait être exceptionnelle) : 25 % étaient adeptes de la gifle, 34 % de la fessée, 29,5 % reconnaissaient secouer l’enfant et 11,3 % pratiquaient d’autres moyens physiques. Ces attitudes n’ont rien d’universelles. La définition de ce qui est violent et de ce qui ne l’est pas, varie avec le temps et l’espace. Si on se limite à notre vieille Europe, on trouve tous les extrêmes.

Ainsi en France, une circulaire du ministère de l’Instruction a interdit les châtiments corporels à l’école et ce dès 1887. Pour autant, la Cour de Cassation avait, dès février 1889, reconnu aux maîtres et éducateurs un droit de correction au même titre que celui attribué aux parents. Gifles et soufflets furent alors tolérés dans la mesure où il n’y avait pas excès et que la santé de l’enfant n’était pas compromise. Cet avis a été confirmé récemment. Un groupe de parents a porté plainte contre un instituteur qui tirait les cheveux et les oreilles de ses élèves et leur donnait des claques. La Cour d’Appel de Caen a fini par leur donner tort en affirmant que les pratiques de l’enseignant relevaient d’une pédagogie normale, puisque les jeunes victimes ne souffraient pas d’une incapacité de travail de plus de 8 jours.

Le Conseil de l’Europe a proposé une recommandation qui « estime que les châtiments sont un mal qu’il faut au moins décourager dans une première phase pour finir par interdire. En effet, c’est la conception même qui rend légitime le châtiment corporel d’un enfant qui, d’une part, ouvre la voie à tous les excès et d’autre part, rend acceptables par des tiers les marques et les symptômes de ces châtiments » Et de proposer aux Etats membres « de revoir leur législation concernant le pouvoir de correction à l’égard des enfants dans le but de limiter, voire d’interdire les châtiments corporels, même si la violation de cette interdiction n’entraîne pas nécessairement une sanction pénale » [2].

À la suite de cette orientation, le Royaume-Uni a dû proscrire les châtiments corporels, pierre angulaire traditionnelle de ses établissements scolaires depuis des siècles. Mais, les meilleurs élèves en la matière sont sans conteste, les pays nordiques. Les royaumes de Suède, de Norvège et du Danemark, ont proclamé un texte de loi qui interdit la claque. Que le parent se rassure : la baffe qu’il donne à son chérubin ne risque pas de le mener en prison. Son interdiction marque seulement la réprobation générale qui entoure l’utilisation de la violence dans la pratique éducative. Dialogue et négociation sont de mises. La sanction n’est pas exclue, mais elle ne peut prendre la forme du moindre coup. « Frapper un enfant revient à lui enseigner un mode de comportement violent qu’il reproduira à l’école » [3] explique un père de famille, par ailleurs directeur de la maternelle de Stockholm.

D’où vient cette sensibilité particulière à l’enfant ?
On évoque la crise de la natalité des années 70-80 qui donne à l’enfant un caractère précieux et irremplaçable. On parle aussi de ces longs hivers contraignant les familles à cohabiter en harmonie dans des espaces limités… En tout cas, c’est là une tradition bien ancrée qui se manifeste aussi sous la forme de la réglementation de la vente des armes… en plastique ou de jouets pouvant évoquer une guerre postérieure à 1914.

Un certain nombre de sophismes servent à donner bonne conscience et à justifier l’utilisation de la violence en éducation.

On commencera par dire : « Une claque ou une fessée n’a jamais fait de mal à personne ». L’atteinte peut être autant psychologique que physique. L’absence de traces ne suffit pas pour prétendre à l’absence d’effets négatifs. Certaines sanctions pouvant être traumatisantes. Ce dont il est question, c’est bien d’impulser un modèle de relation humaine. Comment est-il possible de défendre auprès de l’enfant d’autres modes de gestion des conflits si l’adulte n’est pas capable de donner l’exemple de ce qu’il prône ?

« C’est plus fort que moi, je ne peux pas me retenir. » L’éducation consiste justement à apprendre à l’enfant à gérer et à évacuer ses pulsions de violence et de haine, ses emportements et sa brutalité. Comment arriver à cet objectif, quand l’adulte censé l’accompagner dans cet apprentissage n’y arrive pas lui-même ? L’enfant qui pique une colère mériterait un châtiment alors que celui qui lui répond par le même mouvement impulsif serait dans son bon droit ?

« J’ai subi moi-même de tels actes étant jeune, non seulement je n’en suis pas mort mais cela m’a aidé. » On retrouve là un mécanisme qui commence à être bien connu et qu’on désigne sous le terme d’« identification à l’agresseur ». Ne pouvant ni condamner, ni culpabiliser des êtres proches et aimés qui sont souvent ses propres parents, on préfère les défendre en donnant raison à leurs attitudes… et, ultime façon de les légitimer, en se comportant comme eux. Ainsi, de ce jeune adulte rencontré en prison qui réfléchissant à son enfance et aux raclées administrées par son père en concluait qu’il les avait bien méritées. Ce qui lui fut renvoyé, c’est que raisonner ainsi le préparait alors potentiellement à reproduire sur ses propres enfants ce que lui-même avait vécu.

« S’il a pris une claque, c’est qu’il le méritait bien » certains enfants savent parfaitement comment faire pour pousser les adultes qui les entourent à bout. Ils les titillent, les provoquent. On a l’impression qu’ils ne sont satisfaits que lorsqu’ils « s’en sont pris une ». Et c’est vrai que parfois, l’intérêt qui leur a été porté n’est jamais passé que par la violence. D’où leur recherche quant à la reproduction de ce qu’ils ont déjà connu. Certaines familles d’accueil sont confrontées à ces réactions d’enfants maltraités qui semblent tout mettre en œuvre pour reproduire dans leur nouveau lieu de vie la situation violente qu’ils ont vécue. Il convient de savoir décoder ces situations de renouvellement de victimisation et de ne pas justement reproduire l’inacceptable.

« C’est de sa faute, si je l’ai frappé. » Reporter sur l’autre la responsabilité de son propre acte est une démarche classique qui permet de se déculpabiliser. Quelles que soient les provocations de l’enfant, c’est celui qui a agi qui doit assumer et reconnaître sa faiblesse. Car l’utilisation de la force constitue toujours un aveu d’impuissance, et montre que l’on a échoué dans d’autres moyens : ceux de la négociation, de l’autorité, de la contrainte non-violente.

« A présent on ne peut plus rien leur dire aux gamins, ils peuvent faire ce qu’ils veulent. » L’absence de violence ne signifie pas l’absence de sanctions. Punir un enfant apparaît comme une obligation quand les règles ne sont pas respectées ou qu’une transgression a été commise. Pour autant, l’utilisation de la violence n’est pas incontournable. Il existe une multitude de privations que l’on peut imposer à l’enfant ou de gênes qu’on peut lui occasionner en réaction à un comportement que l’on souhaite réprimer sans coups, ni brutalité.

Est-ce à dire, que la claque ou la fessée devront relever dorénavant de la correctionnelle ? Tout parent ou éducateur qu’il soit, l’adulte reste un être humain, qui, à tout moment, peut ne pas contrôler une pulsion. Ce n’est pas catastrophique dès lors qu’il sait reconnaître pour lui-même — et pour l’enfant — ce dérapage pour ce qu’il est et qu’il arrête de se justifier en voulant se donner bonne conscience.

On peut proposer un code de bonne conduite applicable tant aux enfants qu’aux adultes. La violence apparaît légitime à trois conditions :

- qu’elle intervienne dans une position d’autodéfense

- qu’elle soit proportionnée à l’agression subie

- qu’elle respecte un équilibre de force chez les protagonistes.

À l’aune de ces critères — pour autant qu’on les accepte — la violence de l’adulte à l’encontre de l’enfant n’est à aucun moment légitime.


[1Cf article fort intéressant de Jean Legal « Châtiments corporels ou intervention physique » Journal du Droit des Jeunes n° 185 mai 1999

[2Violences au sein de la famille, recommandations n° R (85) 4 adoptée par le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe le 26 mars 1985

[3« Le Point » n° 1304


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