N° 1108 | du 6 juin 2013

Faits de société

Le 6 juin 2013

La psychiatrie fabrique-t-elle l’anormalité ?

Joël Plantet

Impérialiste, le DSM multiplie les symptômes : que devient le sujet dans une telle explosion d’étiquettes ?

« Sans la reconnaissance humaine de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît », estimait François Tosquelles, psychiatre catalan et fondateur de la psychothérapie institutionnelle. Le fameux DSM (Diagnostic and statistical manual of mental disorders, publié fin mai en France aux éditions Masson) catalogue les symptômes et les critères des troubles mentaux. Revisité tous les dix ans environ, un répertoire de quatre cent cinquante diagnostics se trouve dans le DSM V alors que la première publication du manuel, en 1952, n’en comptait qu’une centaine… Le DSM est abondamment diffusé, enseigné dans les facs de médecine ; en amont des autorisations de mise sur le marché des antidépresseurs, il conditionne aussi les publications dans les revues spécialisées.

Psychiatrie à outrance, surdiagnostic, pathologisation de nos vies, triomphe du symptôme, s’indignent les opposants. Jusqu’à présent, par exemple, la notion de deuil pathologique correspondait dans l’ouvrage à une souffrance de plus de deux mois. Or, cette notion n’existait pas dans le DSM III et, dans le DSM V, le délai est réduit à quinze jours… Cette dimension pathologique envahirait nos vies : l’hyperphagie caractérisera désormais certains troubles légers des conduites alimentaires. On voit clairement ce que les lobbies pharmaceutiques peuvent tirer de ces nouveaux dogmes.

Ainsi, l’enfant hyperactif, né dans les années quatre-vingt, engendre un succès inespéré pour certains traitements, telle la Ritaline : selon une étude publiée le 29 mai, le nombre de boîtes vendues a bondi de 70 % en cinq ans. Le marché des psychotropes, lui, se porte extrêmement bien : dans les pays de l’OCDE (organisation de coopération et de développement), la consommation d’antidépresseurs a augmenté en moyenne de 60 % dans la dernière décennie. De même, apparaissent dans cette dernière édition un trouble de dérégulation pour les enfants ayant des colères fréquentes, et une « syllogomanie » caractérisant une difficulté permanente à se départir d’objets. À partir de quelle frontière ?

Pour une psychiatrie respectueuse de l’éthique soignante

De nombreux professionnels se battent pour que la prochaine classification de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les maladies mentales, prévue pour 2015, se distingue du DSM. L’Association française fédérative des étudiants en psychiatrie refuse cette référence pour la formation. Lors des Assises citoyennes pour l’hospitalité en psychiatrie et dans le médico-social, organisées les 31 mai et 1er juin à Villejuif (94) par le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire et les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa), le rapport parlementaire sur la santé mentale, concernant essentiellement les soins sous contrainte, a été présenté par son rapporteur, le député Denys Robillard.

Mais le Collectif a aussi interrogé le président de la République : « Une logique techniciste n’est-elle pas déjà en route dans les autres domaines du soin psychique ? Ce même principe d’uniformisation par voie d’« ordonnance modélisée » ne peut que s’étendre à d’autres catégories de troubles (cernés par le DSM, manuel diagnostique lui aussi éminemment contesté) : à quand une méthode systématisée puis dictée, pour « les dépressifs », pour « les bipolaires », « les schizophrènes », les troubles dus à la souffrance au travail », etc. ? »

Les assises ont plaidé pour une psychiatrie « respectueuse des principes républicains et de l’éthique soignante ». En ces temps incertains où la Haute autorité de santé (HAS) menace d’interdire toute référence à la psychothérapie institutionnelle – de laquelle est né le secteur de l’éducation spécialisée –, la question semble hautement d’actualité.