N° 818 | du 23 novembre 2006

Critiques de livres

Le 23 novembre 2006 | Jacques Trémintin

La protection de l’enfance, maintien, rupture et soins des liens

Marceline Gabel, Martine Lamour, Michel Manciaux


éd. Fleurus, 2005 (428 p. ; 23 €) | Commander ce livre

Thème : Protection de l’enfance

Le développement psychologique optimal de l’enfant nécessite qu’il ait pu développer très tôt une relation d’attachement suffisamment satisfaisante. Tout bébé est programmé pour rechercher la proximité d’un adulte, en cas de détresse. Il associera cette expérience de rapprochement physique avec l’expérience émotionnelle plus intérieure de sécurité. Plus il aura déployé ce ressenti, plus il sera tenté d’explorer ce qui l’entoure et développera son autonomie ultérieure. Mais, alors que le bébé ne peut attendre et manifeste ses désirs sur le registre de l’urgence, il peut arriver que les parents vivent de telles sollicitations comme autant d’effractions de leur espace temps personnel et comme une charge insupportable. On peut aimer son enfant, tout en ne réussissant pas à répondre à ses besoins vitaux de sécurité ou de protection, ni à lui fournir l’attention constante qu’il réclame, ni la disponibilité adéquate qui lui est nécessaire. Il peut apparaître alors nécessaire qu’une séparation intervienne. Le magistrat va demander une évaluation sur la capacité des parents à se comporter comme parents. Pour ce faire, il peut se tourner vers un expert psychologue.

Mais le lien familial constitue une figure complexe : l’expertiser c’est davantage l’éprouver que le détricoter pour en examiner chaque fibre. Il serait confortable de disposer d’une échelle de parentalité dont les manifestations positives et négatives feraient consensus. C’est un leurre : « Plus l’expertise ouvre sur l’incertitude et non sur “une” vérité, plus elle est féconde, en ce sens qu’elle permet à tous les lecteurs de s’en emparer pour s’écarter d’un chemin balisé entre bons et mauvais traitements et qui mène de la mauvaise à la bonne parentalité » (p.101). Ce qui est tout autant vrai pour les travailleurs sociaux menacés de s’empêtrer dans leur propre histoire, quel que soit leur mode d’identification. Qu’ils parlent du bien-être de l’enfant (s’agit-il alors de l’enfant qu’ils ont été ou de celui qu’ils auraient aimé être ?) ou des parents défaillants (s’appuient-ils sur l’idée qu’ils se font d’une famille idéale ou partent-ils de ces adultes fragilisés qu’ils côtoient et de leurs tentatives maladroites pour bien faire ?), ils ont à faire au fantasme d’être celui qui va réussir à réparer. Ils développent les mêmes mécanismes de défense que les familles : déni (ils peuvent en arriver à ne pas voir), clivage (établissant une distinction entre les bons et les mauvais), projection (rejetant sur les autres intervenants la responsabilité de l’échec ou de la souffrance).

Et pourtant, ce sont à ces professionnels qu’il revient de repérer précocement et d’évaluer le degré du danger couru par l’enfant ainsi que de la capacité de la famille à assurer son éducation dans les meilleures conditions. D’où la nécessité que le pivot de leur démarche tourne autour de certitudes passagères, du doute, de la croyance en l’interdisciplinarité et de la capacité à se remettre en cause.


Dans le même numéro

Critiques de livres

Marcel Rufo, Armelle Barnier, Aurélie Souchard, Jean-Jacques Hatton

Le passage. Les conduites à risques à l’adolescence