N° 1138 | du 3 avril 2014

Faits de société

Le 3 avril 2014

La prison imperméable aux droits

Marianne Langlet

Le contrôleur général des lieux de privation de liberté s’impatiente : certaines de ses recommandations pour que les détenus accèdent à leurs droits restent sans réponse. Sur le terrain, les principaux pourvoyeurs de ces droits, les conseillers d’insertion et de probation dénoncent leurs conditions de travail.

« La justice n’est pas l’exercice de la vengeance.  » Ce 11 mars, Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), rend public son rapport annuel. «  Chaque personne dispose de droits fondamentaux et chacun doit croire que ces droits fondamentaux s’appliquent, quelles que soient les circonstances.  » Or, le rapport du contrôleur général montre que, en prison, nombre de progrès restent encore à faire… Il avance une centaine de recommandations. Parmi elles, vingt sont répétées depuis plusieurs années ; pourtant «  nous ne voyons rien venir  », souligne Jean-Marie Delarue qui marque son «  impatience  ». «  Pourquoi les pouvoirs publics ne portent-ils même pas d’intérêt à ces recommandations ?  » Faire en sorte que les conversations téléphoniques ne soient pas entendues de tous ; que les courriers ne soient ouverts et contrôlés que par le vaguemestre ; que les téléphones portables soient autorisés dans les centres de semi-liberté et qu’une étude précise les conditions de leur utilisation en détention ; que les moyens de contrainte pour les extractions hospitalières soient réduits de manière drastique ou encore que les femmes puissent conserver leur soutien-gorge en garde à vue…

Parmi ces vingt mesures encore, le contrôleur défend «  la mise à disposition (contrôlée) d’Internet  ». «  La réinsertion des détenus est mal faite  », appuie Jean-Marie Delarue. L’accès à Internet peut aider cette réinsertion et pallier le manque de suivi car «  nous n’avons plus les moyens de multiplier les postes de conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP)  ». En 2014, ce corps devrait pourtant connaître une augmentation sans précédent : 300 nouveaux postes annoncés. Un millier d’ici 2015, dans le cadre de la réforme pénale inscrite dans la future loi de prévention de la récidive et d’individualisation de la peine. Un signe fort. La ministre de la Justice, Christiane Taubira, pense que «  l’efficacité de la réforme pénale reposera sur les services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP)  ».

«  Nous faisons un travail à la chaîne »

Mais sur le terrain, les professionnels restent inquiets et… débordés. «  Le discours audacieux, ambitieux de la ministre vient régulièrement en opposition avec celui de l’administration pénitentiaire  », avance Yoann Bouchet, secrétaire départemental de la CGT pénitentiaire pour le SPIP de Seine-Maritime. Comme si l’administration faisait tampon entre le ministère et le terrain. Dans le Nord, les différentes organisations syndicales alertent sur les conditions de travail des CPIP. Dans un courrier à la directrice de l’Administration pénitentiaire, le syndicat SNEPAP-FSU de Lille rappelle que leur région n’est pas attractive pour les jeunes professionnels titularisés. «  Nous perdons ainsi chaque année un nombre important de CPIP qui, une fois titularisés, rejoignent d’autres DISP (direction interrégionale des services pénitentiaires).  »

Au centre pénitentiaire du Havre, les mutations, les détachements non remplacés, le départ des stagiaires titularisés vers d’autres régions ont réduit à peau de chagrin les effectifs. «  L’établissement a une capacité de 690 détenus organisé autour d’un SPIP qui en théorie doit avoir 10 agents, or nous ne sommes actuellement que 3,8 équivalents temps plein pour assurer le suivi social des détenus  », témoigne Rachel Lefranc, CPIP. Le 17 février dernier, les CPIP du centre pénitentiaire du Havre appelaient leurs collègues à manifester devant la direction régionale de l’administration pénitentiaire de Lille. Ils ont été une soixantaine, selon les syndicats, à répondre à l’appel. «  Au centre de détention du Havre la situation est intenable, les CPIP font de 30 à 40 heures supplémentaires par mois  », assure Yoann Bouchet. «  Nous faisons un travail à la chaîne , poursuit Rachel Lefranc. Nous essayons d’assurer le strict minimum : une vérification téléphonique pour les permissions de sortie et les projets d’aménagement des peines. Mais plus rien en terme de préparation à la sortie.  » Dans ce contexte, elle craint un drame. «  L’affaire Laetitia de Pornic est dans toutes les têtes.  »