N° 835 | du 5 avril 2007

Critiques de vidéos

Le 5 avril 2007

La prévention doit-elle effrayer pour être efficace ?

Jacques Trémintin

Protection de l’enfance, suivez Arthur !
Enfance et partage

Thème : Abus sexuel

Un CD-Rom d’Enfance et partage, destiné à mettre en garde les enfants contre les abus dont ils pourraient être victimes, diabolise les adultes

L’association Enfance et partage vient d’éditer un CD-Rom en collaboration avec le ministère de l’Éducation nationale. Il est en chargement libre sur le site de cette association. À destination des enfants âgés de six à dix ans, cet outil interactif est d’un graphisme agréable et agrémenté de couleurs vives. Techniquement, il est irréprochable : il est très bien fait. Si la forme est au point, le fond ne l’est pas toujours. En fait il y a du meilleur comme du pire. Le pire, c’est peut-être la chanson enregistrée par une soixantaine de rugbymen dans le pur style « chanson des restos du cœur ». Mais pourquoi commencer par ce qu’il y a de moins bien alors que tant d’autres choses peuvent emporter l’adhésion. Une galerie de personnages prennent successivement la parole quand on les clique : ce sont des adultes ressources que l’on peut solliciter, en cas de besoin.

Un quizz propose trois réponses à l’enfant sur de multiples situations : un inconnu offre une glace, un grand menace de taper si on ne lui donne pas son goûter, un adulte refuse de croire ce qu’on lui dit… Quelle réponse choisir parmi celles qui sont présentées ? Une seule est la bonne. Les autres enferment l’enfant dans le silence ou le mettent en situation d’être tenté. L’enfant est ainsi incité à exprimer quand cela lui fait du bien, tout autant que lorsqu’il est gêné par l’attitude de l’adulte. Dans la lignée du programme québécois « mon corps, c’est mon corps », ce CD-Rom invite l’enfant à rester maître de son corps qu’on ne doit approcher qu’avec son accord : « ne pas garder sur le cœur des situations qui te gènent » explique Arthur qui sert de guide tout au long du CD-Rom. Fort bien, tout cela. Mais l’ensemble laisse quand même une impression de malaise.

À deux reprises, l’adulte est présenté en situation positive à l’égard de l’enfant : une petite fille qui explique à sa maman qu’elle apprécie ses caresses ou un enfant incité à exprimer sa satisfaction quand il trouve agréable le câlin dont on le gratifie. Le reste du temps, il apparaît dans le rôle de l’agresseur potentiel : le maître-nageur qui met sa main aux fesses des enfants dans une piscine, un monsieur qui invite un enfant à l’aider à chercher son chien perdu dans un parc et qui essaie de l’entraîner de force, une dame qui propose de raccompagner l’enfant chez sa mère, à la sortie de l’école… De quoi dégoûter l’enfant de retourner à la piscine, d’aller jouer au parc en toute quiétude ou de répondre à l’invitation de la voisine !

En outre, le danger est diffus et semble provenir d’un monde extérieur largement hostile. La quasi-totalité des sources de menace présentées ici est extra-familiale, alors que l’on sait que 80 % des situations de mauvais traitements mettent en scène la famille ou un proche de l’enfant. Les adultes apparaissent sous un jour bien malveillant, mis à part les policiers, les instits, les juges, les assistantes sociales, les psychologues et les bénévoles des associations qui, eux, sont irréprochables, par essence. On peut peut-être se dire qu’après tout, le nombre de victimes de la maltraitance ou en risque de l’être ne diminuant guère depuis que l’on a commencé à les comptabiliser, il ne reste plus qu’à armer les enfants pour les rendre aptes à se défendre par eux-mêmes, puisque les adultes semblent avoir échoué à le faire.

Mais, on peut aussi considérer qu’il y a matière à présenter le monde adulte d’une manière moins diabolique. Oui, des prédateurs existent qui ne cherchent qu’à se repaître d’innocentes victimes. Mais, ils sont une infime minorité et les situations d’enlèvement ou les agressions de la part d’étrangers que l’on croise dans les différentes situations de vie d’un enfant ne sont quand même pas légion.

Comment peut-on à la fois mettre en garde contre les dangers potentiels tout en évitant de présenter la société en une jungle dont on n’est pas sûr de sortir indemne dès que l’on met le pied à l’extérieur de la maison ? C’est là le défi qu’il convient de relever. Même si le CD-Rom d’Enfance et partage a au moins le mérite d’exister, il peut être un outil à double tranchant, notamment si on laisse les enfants seuls pour le consulter, sans qu’une parole adulte ne vienne reprendre avec eux ce qu’ils en ont compris ni les aider à prendre un tant soit peu de recul.

Mais, après tout, cette production n’a rien d’exceptionnel dans la critique que l’on peut formuler à son égard. Elle constitue un excellent exemple de l’état actuel de la prévention dans notre pays qui reste encore largement basée sur la peur. On retrouve ce même ressort tant dans la lutte contre la violence routière, que contre les méfaits du tabac ou ceux de l’alcool où seules des images angoissantes sont utilisées. Il est peut-être temps que l’on se mette à penser la prévention sur un autre registre.