N° 757 | du 16 juin 2005

Faits de société

Le 16 juin 2005

La précarisation de la société inquiète davantage les réseaux associatifs que les pouvoirs publics

Joël Plantet

Un nouvel élan ? Dans un appel signé fin mai au Conseil économique et social, le collectif Alerte entendait passer une vitesse supérieure dans la lutte contre l’exclusion. En prévision d’une Conférence de la famille espérée, deux grands réseaux, la Fnars et l’Unaf, croisent leurs regards sur les familles fragilisées. À quand une vraie mobilisation des pouvoirs publics ? On peut douter que le récent programme de gouvernement de Villepin vienne infléchir la tendance

En mai dernier, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) rendait un avis sur le rapport de la commission Familles, vulnérabilité, pauvreté, lui-même remis au gouvernement le 21 avril en vue de la préparation de la Conférence nationale de la famille. Le rapport Hirsch (cf. LS n° 752) proposait qu’un revenu de solidarité active (RSA) intègre toutes les sources de revenus qui composent les ressources de la famille : minima sociaux (RMI, ASS, API), aides fiscales (prime pour l’emploi, etc.), aides au logement… L’écrit était d’ailleurs suivi un mois plus tard d’une autre étude sur les minima sociaux signée par la sénatrice Valérie Létard, dont les conclusions confirmaient pour l’essentiel le constat de la dimension perverse des effets de seuil.

Le CNLE exprime son accord avec l’objectif chiffré et daté (d’ici à 2020) d’éradication de la pauvreté des enfants émis dans le rapport Hirsch, soulignant la convergence de vue avec le rapport du Conseil économique et social (CES) intitulé L’accès de tous aux droits de tous, par la mobilisation de tous. Pour l’heure, il soumet les quinze préconisations aux deux groupes de travail récemment créés : « Prévenir pour mieux lutter contre les exclusions » et « Pilotage et articulation des politiques de lutte contre les exclusions définies aux niveaux européen, national et local ».

Mois après mois et rubrique après rubrique, depuis bientôt deux ans, l’Observatoire des inégalités fait, lui, le tour des injustices sociales. Dans sa livraison de juin, il remarque avec intérêt — et une certaine ironie — que pas moins de deux ministres sont nommés contre les inégalités : Azouz Begag, d’une part, délégué à la promotion de l’égalité des changes, parlant d’opérer un tour de France des inégalités pour identifier « les principaux blocages » (« L’opération risque d’être relativement longue », raille la Lettre de l’Observatoire) ; Catherine Vautrin, d’autre part, déléguée à la Cohésion sociale et à la parité. Mais « pour quoi faire ? » poursuit, acerbe, l’Observatoire : « Il n’est pas certain qu’ils arrivent à empêcher les baisses d’impôts favorables aux catégories aisées, ou l’introduction de filières en troisième prévue à la rentrée… »

Peut-on vraiment relancer la lutte contre l’exclusion ?

Si trois millions et demi de personnes en France, soit 6 % de la population, vivent sous le seuil de pauvreté français, ce sont sept millions (12 % de la population) qui vivent, sur le même territoire, en dessous du seuil de pauvreté européen (60 % du revenu médian, contre 50 % dans le premier cas). Un million de bénéficiaires du RMI et 4, 7 millions de la CMU, 10 % de la population active au chômage avec un chômeur sur deux non indemnisé, six millions de personnes en situation de surendettement, un million en attente de logement social et trois millions de mal logés. D’évidence, le pays va mal mais, en élargissant le regard, on dénombre soixante millions de pauvres en Europe, soit 15 % de la population des 25 états membres (d’après Eurostat et sur la base de 60 % du revenu médian).

Le collectif Alerte [1], qui réunit quarante et une fédérations et associations de lutte contre l’exclusion, signait le 26 mai un appel avec cinq syndicats, mais aussi avec le Mouvement des entreprises de France et la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (Medef et CGPME). Tous se sont engagés à faire davantage que « réparer et accompagner », en essayant de « prévenir » en amont, et de faire en sorte que la lutte contre la pauvreté rejoigne « la politique de réduction des inégalités ». On ne peut qu’espérer que tout cela ne reste pas virtuel, avec des partenaires sociaux dont certains ne jurent que par la croissance économique. Les signataires sont appelés à concrétiser leur engagement. L’affaire est à suivre.

De leur côté, deux grands réseaux, celui de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars) — qui compte actuellement 15 000 enfants dans ses centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) — et celui de l’Union nationale des associations familiales (Unaf) [2] ont croisé fin mai leurs regards respectifs sur le thème des « familles fragilisées ». Y a été notamment souligné le fort lien entre la précarisation des familles et la politique de l’emploi d’une part, l’amplification des inégalités d’autre part… Nicole Mæstracci, présidente de la Fnars, y a rappelé que l’action communautaire ne faisait pas encore véritablement partie du travail social en France aujourd’hui, que l’accès aux droits pour les plus démunis était inexistant, qu’il y avait au final une « réorganisation totale à faire ». Les deux réseaux « aux histoires différentes mais décidées à agir un peu plus de concert » ont tenu à rappeler aux pouvoirs publics leurs deux messages prioritaires : l’urgence dans le domaine du logement social, et une gestion « plus fine » des minima sociaux et de l’activité professionnelle. Villepin saura-t-il entendre le message ?


[1Alerte - c/o Uniopss - 133 rue Saint-Maur - 75541 Paris cedex 11. Tél. 01 53 36 35 00

[2Fnars - 76 rue du Faubourg Saint-Denis - 75010 Paris. Tél. 01 48 01 82 00
Unaf - 28 place Saint-Georges - 75009 Paris. Tél. 01 49 95 36 00.