N° 1158 | du 5 mars 2015 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 mars 2015 | Antoine Bureau

La nuit institutionnelle

Thèmes : Institution, Relation

« Qui est-ce qui fait la nuit ? »... L’interrogation est souvent entendue en fin d’après-midi dans les institutions sociales et médico-sociales. En-dehors d’être là et d’accompagner, les veilleurs et les veilleuses doivent en plus fabriquer et réaliser quelque chose relatif à la nuit. Méconnu, ce travail est essentiel dans la continuité de l’accueil, des soins et des accompagnements socio-éducatifs. Analyses et regards croisés sur ce métier à l’heure où la volonté politique est de passer de la veille à la sur-veillance.

­D’emblée, il semble y avoir un défaut d’appellation. Qui cherche à entreprendre une formation de veilleuse de nuit, par exemple, va être aiguillée par les instituts ou écoles du travail social vers le cursus intitulé « Surveillant de nuit qualifié » afin d’obtenir le diplôme du même nom.
Paradoxalement, les personnes rencontrées se disent « veilleuses » ou « travailleur social de la nuit », en oubliant ou en rejetant ce terme qui appelle à la surveillance et au « régime carcéral » comme le résume un veilleur de nuit rencontré.

La différence entre veiller et surveiller est aussi grande qu’entre éduquer et réprimer. Pour autant, les frontières sont de plus en plus amincies et brouillées. En s’appuyant sur Michel Foucault qui dans son ouvrage sur la naissance des prisons, Surveiller et punir, notait que « La surveillance devient un opérateur économique décisif, dans la mesure où elle est à la fois une pièce interne dans l’appareil de production, et un rouage spécifié dans le pouvoir disciplinaire. » [1], le secteur de l’éducation spécialisée doit se positionner sur ce glissement général vers une parole politique et des pratiques de plus en plus coercitives.

L’arrivée progressive de professionnels de la sécurité, plutôt appelés les vigiles, employés la nuit depuis quelques années dans certains établissements accueillants des publics où ils sont parfois perçus comme « à risques », par exemple des CHRS (Centre d’hébergement et de réinsertion sociale), doit alerter sur les conditions d’accueil et d’accompagnement de ces personnes.

Sans réaction, il ne serait pas étonnant que dès lors, peu à peu, ce qui se passe la nuit s’installe aussi en journée. Et qu’à la fin, il ne reste plus que des gardiens d’un certain ordre social.
Il semble important de renouer un dialogue parfois rompu entre les équipes de journée et celle de la nuit dans les institutions. De part et d’autre, les constats se rejoignent. Il n’y a pas assez de liens. Comment les envisager et les construire ? Comment travailler ensemble et non pas les uns à la suite des autres ? Mais peut-être comment, tout d’abord, se connaître ?

L’impossibilité de dormir

Toutes ces questions se sont révélées depuis l’instauration en 2003, par la Convention nationale du travail des établissements et services pour personnes inadaptées et handicapées du 15 mars 1966, des fonctions de « surveillant(e)s de nuit qualifié(e)s ». Auparavant, il y a une douzaine d’années maintenant, les nuits étaient principalement faites par les éducateurs et les éducatrices des équipes de journée. Il y avait donc un lien mécanique entre le jour et la nuit, qui pouvait par ailleurs produire d’autres questionnements et critiques.

Puis, la notion de veille permanente a profondément changé les pratiques. Si l’ancienne mouture permettait aux professionnels de dormir, tout du moins de s’assoupir dans une chambre de veille en restant attentif, l’arrivée des veilleurs de nuit a directement impliqué une autre organisation.

Thomas, veilleur de nuit dans un ITEP, le rappelle bien : « Je ne peux pas dormir. Il n’y a aucune tolérance là-dessus. » Il se souvient encore d’un temps où il y avait une souplesse, notamment pendant les séjours. « Nous considérions par exemple que les transferts étaient un temps particulier, qu’il fallait maximiser les rencontres entre les professionnels et les enfants accueillis. Il y avait une certaine forme de tolérance qui faisait que tout le monde dormait la nuit, tout le monde était aussi responsable de ce qui s’y passait, et tout le monde participait aux activités de jour. Depuis plusieurs années, il est très clair que ce n’est plus toléré. Même en camping je suis censé être debout devant les tentes, toute la nuit. »

Cette image, qui pourrait relever d’une certaine absurdité, vient pourtant résonner de plus en plus comme une évidence. Une évidence qui, de toute manière, fait autorité puisqu’au regard de la loi et des responsabilités il n’est plus possible de faire autrement.
Des institutions qui ne s’endorment plus jamais sont-elles encore capables de rêver ? Que produit cette présence permanente dans les relations humaines ?

Faut-il toujours avoir une lumière ?

Un jeune de 16 ans accueilli dans un centre de la protection de l’enfance expliquait ainsi, à une éducatrice qui s’inquiétait de ses fugues régulières, sa vision de ses retours au foyer tard dans la nuit, ou tôt le matin : « Ici, tu peux rentrer quand tu veux, il y a toujours de la lumière. Tu sonnes à 3 ou 4 heures du matin, le veilleur vient t’ouvrir. Et s’il est sympa, il t’ouvre le frigo. »

Ce jeune vient poser simplement une nouvelle donnée dans l’accompagnement éducatif depuis l’arrivée des veilleurs de nuit dans l’institution. « Avant, dira l’éducatrice, les jeunes rentraient à l’heure, parce qu’ils savaient qu’ils allaient nous réveiller en plein milieu de la nuit. Dans ces cas, ça ne passait pas bien du tout. On reprenait le cadre, le règlement, en entretien, même à 4 heures du matin. Du coup, ils ne recommençaient pas deux fois. »

Pour autant, le veilleur en question – qui ne fait pas qu’ouvrir des portes de frigo – est dans une posture d’accueil avec les jeunes. « Ils sonnent. Qu’est-ce que je peux faire ? Je ne vais pas les laisser sur le trottoir. Je leur ouvre donc à n’importe quelle heure. J’essaie de parler un peu avec eux, de renouer un peu les liens. Mais ils savent que dans quelques heures les éducateurs vont arriver, qu’ils vont passer à autre chose. »
Dans cette situation, tous les points de vue peuvent quelque part se justifier. Le jeune, qui profite de pouvoir rentrer quand il veut sans contrainte particulière. L’éducatrice, qui remarque que la règle se dérobe dans un changement structurel d’organisation. Le veilleur, qui fait son travail au mieux.

Et pourtant, le rythme de la vie institutionnelle change au fil des modalités d’accueil proposées. Il s’est parfois transformé et a significativement modifié le cadre éducatif. Là où il faudrait être regardant et vigilant, c’est si elles viennent plutôt renforcer la sensation de perte de repères (entre le jour et la nuit, par exemple) ou en border de nouveaux.

Fonction d’accueil précarisée

La fonction de veille de nuit a été présentée comme un moyen d’adaptation aux évolutions du secteur, de la réglementation du travail et de la responsabilité des institutions. C’est ce que vient marquer l’accord 2002-1 de la CCNT du 15 mars 1966 visant à mettre en place le travail de nuit. Il est ainsi écrit dans son préambule : « Compte tenu des activités de la branche du secteur sanitaire, social et médico-social à but non lucratif, le recours au travail de nuit est indissociable à la nécessité de prise en charge continue des usagers. »

Ce postulat de départ est pourtant mis à mal par les mêmes instances qui l’ont formulé. Si les activités nocturnes nécessitent une présence permanente, encadrée par une formation et un diplôme, il paraît incohérent de ne pas donner à cette dernière les moyens nécessaires au bon exercice de ses pratiques.

S’il est important de faire du lien entre la nuit et le jour pour garantir une continuité des accompagnements, il faudrait dans ce cas se mobiliser pour créer des espaces de rencontre et de dialogue pérennes et réguliers pour que les équipes de journée et celles de nuit se retrouvent, se confrontent, construisent des projets communs, travaillent ensemble. À la place, il subsiste la plupart du temps un entre-deux, une co-habitation, une co-existence où le jour et la nuit n’habitent plus ensemble un même lieu mais restent étrangement voisins.

Trop souvent, une certaine instabilité professionnelle vient empêcher ce travail de liens. Manque de temps, manque de moyens surtout. Réunions annulées ou impossibles. Parfois deux ou trois dans l’année, où il en ressort qu’il faudrait se parler plus. Ce sentiment vient marquer à quel point les liens entre le jour et la nuit sont fragiles et fragilisés par des conditions professionnelles de plus en plus précarisées.

Il est pourtant possible de travailler institutionnellement cette question de la nuit (lire plus loin, l’article sur La clinique de la nuit) avec une première nécessité qui est la reconnaissance de cette fonction de la veille de nuit. Allonger les temps de transmission, de présence le soir et le matin avec la vie de groupe, ouvrir les équipes aux réflexions éducatives et cliniques.

Veiller ou accueillir ?

La nuit, les nuits, sont toujours à inventer, à fabriquer. Dormir ou veiller reste une question à se poser. La veille provoque de nouveaux mécanismes et de nouveaux modes de pensée dans le fonctionnement de cette société. Comment ne pas dissocier ce qui se vit dans les institutions sociales et médico-sociales de ce qui se passe ailleurs ?

La veille est de plus en plus présente. L’information générale devient permanente. La communication « illimitée » pose néanmoins la question de ses propres limites. Les lumières des boutiques restent allumées. Aujourd’hui, c’est toute la vie quotidienne qui est « éveillée », les rythmes sont peu à peu modifiables et transformés.

Depuis la fin des années 90, le langage a vu apparaître le concept de « veille sociale », qui correspondrait à une attention permanente aux problématiques sociales et aux souffrances vécues pour lutter contre les exclusions. Paradoxalement, depuis que le « social veille » il a de moins en moins les moyens de répondre aux nombreuses demandes. Alors… Veiller ou accueillir, faudrait-il choisir ?


Témoignage de Camille, veilleuse de nuit dans un CHRS

« En fait, ce qui nous semble important, c’est que notre position singulière soit respectée et reconnue par les collègues du socio-éducatif et par l’ensemble de l’institution, direction comprise.
Nous pouvons « réunioner » en inter-service autant que l’on veut. Cela ne changera pas grand-chose si le regard sur la place de chacun et de chacune dans les différents services de l’institution ne change pas. C’est aussi valable à l’endroit de nos collègues A.S.H du ménage qui font un travail de lien et de contenance avec les accueillis jour après jour, dans l’informalité la plus totale. Qu’importe le pouvoir de décision si la parole de chacun est prise en compte dans l’institution. Il s’agit d’interroger notre volonté et notre motivation à travailler ensemble et non cloisonnés, dans un esprit de corporation. Si réunion il doit y avoir, commençons par nous demander comment nous voyons l’institution de demain et vers quoi nous voulons aller… ensemble. Apporter chacun et chacune une pierre à l’édifice, même si celle-ci paraît poreuse ou difforme ! »


  • La clinique de la nuit

    La nuit ouvre un temps éducatif différent. Thomas, veilleur de nuit en Itep, raconte son travail dans ce vaste champ relationnel qu’est la nuit, dans une institution qui reconnaît son travail et lui donne place.

    « Il faut imaginer une maison sur une petite colline, à la campagne. L’endroit est très isolé, surtout la nuit, et autour il y a des animaux qui viennent rôder, qui font du bruit », commence ainsi Thomas pour planter le décor. L’ambiance est très importante pour comprendre les ressentis qui s’expriment la nuit. « Tout cela peut faire peur aux enfants, et créé un certain climat dans ce qui va suivre dans leur appréhension des relations. »
    Thomas est veilleur de nuit au sein d’un ITEP (Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique), où il accueille depuis sept ans maintenant des enfants et des adolescents qui présentent des souffrances psychologiques, et qui ont des difficultés d’intégration scolaire dans le milieu ordinaire.
    Il se souvient de ses débuts : « Je suis arrivé par le fruit des hasards et des rencontres, après un master en psychologie clinique. C’est une amie qui m’a parlé d’un poste de veilleur de nuit. Cela me permettait par ailleurs d’avoir du temps pour pratiquer la photographie en tant qu’auteur. Au départ, c’était censé être temporaire. Finalement, ce qui devait rester temporaire est devenu un véritable métier. »

Thomas arrive sur un groupe constitué pour les week-ends et les vacances, situé à l’extérieur de l’institution principale et qui se veut un lieu d’accueil éducatif et thérapeutique de rupture avec l’environnement du quotidien des jeunes. « Juste avant moi, poursuit-il, le poste était occupé par un éducateur. Le passage d’un éducateur à un veilleur s’est passé un peu aux forceps du côté de l’équipe, ce n’a pas été simple de se faire une place, pas humainement parlant mais juste au niveau de la fonction. Puis les choses se sont stabilisées au fur et à mesure. »

Son expérience de ce passage du travail de nuit des éducateurs et éducatrices aux veilleurs et veilleuses, survenu dans la plupart des institutions sociales et médico-sociales, montre à quel point il est important, au-delà des fonctions, de conserver ces liens, ce liant possible entre la journée et la nuit. Le principal souci est de conserver une continuité de l’accompagnement.

Veiller c’est aussi éduquer

« Très rapidement, mes collègues m’ont dit que je n’étais pas veilleur, mais éducateur. C’est vrai que là-bas je reste avec les enfants jusqu’à 10 heures le matin. Je prépare les petits déjeuners, je suis avec eux. Je participe aussi à certains accompagnements. Et puis, je pars en transfert avec l’équipe et les enfants. » Il s’agit là d’un véritable positionnement institutionnel sur la reconnaissance du travail des veilleurs et veilleuses de nuit.

En effet, l’acte éducatif ne s’arrête pas à la tombée de la nuit pour se réveiller dès l’aube. Parfois, il serait plus simple d’aller à l’idée que la nuit est un interrupteur qui éteint tout à son passage. Mais c’est nier ce qui constitue parfois la moitié des vingt-quatre heures qui constituent la vie quotidienne.

La nuit est, en réalité, un vaste champ relationnel, socle possible d’une clinique de la nuit. « La nuit, nous sommes dans les questions de l’intime et de la fragilité, décrit Thomas. Quand les petits dorment, ils sont à la merci des prédateurs dans leurs fantasmes. Le corps endormi est un corps relâché. Pour les enfants toutes les personnes qui sont autour peuvent alors intervenir de façon plus ou moins inquiétante. Il y a quelque chose de la préservation de l’intimité dans notre relation. Eux l’expriment beaucoup par le besoin de sécurité. Il faut de la confiance. Les enfants se lèvent. Ils vérifient que l’on soit bien là. Cela permet de border leurs angoisses. Tous les enfants ont des façons différentes d’habiller leurs angoisses, et de trouver de l’apaisement dans ce que je leur raconte. »

L’expression « faire la nuit », dans ce questionnement régulier des enfants qui se demandent « Qui fait la nuit ? », a intrigué Thomas à ses débuts. « C’était comme de dire « j’ai fait » un pays étranger. Cela donne peut-être aux enfants l’impression que nous y sommes pour quelque chose si cela se passe bien ou mal, que nous participons à la fabrication de la nuit. »
Il ne s’agit donc pas d’être seulement là pour sur-veiller, mais pour être auprès des angoisses, des questions, des sollicitations nocturnes. Thomas rejoint cette idée que la nuit institue un moment différent de la journée dans les rapports avec les enfants. « Nous créons la possibilité d’une discussion un peu différente de ce qui se passe la journée », précise-t il. « Les enfants ne nous investissent pas du tout de la même façon que les éducateurs. Pour eux, la fonction est bien différenciée. »

Continuer de parler, encore !

Depuis plusieurs années, Thomas travaille sur la question de l’énurésie nocturne. « Quand elle continue chez les enfants de 13-14 ans, cela peut devenir problématique. Au-delà du symptôme et de ce que l’on en comprend, il peut y avoir des suites médicales comme une rééducation périnéale. Il faut prendre ça en compte. Alors j’en parlais aux équipes de journée, qui me disaient “On le note” mais qui ne donnaient pas de suite. Et puis, à force d’en parler c’est plus entendu. » Cette pratique montre comment la continuité des soins et des accompagnements peut être prise en compte.

Une fois de plus, la question de la communication entre les équipes de journée et celle de nuit semble être le talon d’Achille du travail.
« Il y a une méconnaissance des équipes de jour sur ce qui se passe et comment s’organise la nuit. Sur une continuité de prise en charge, qui est l’objectif de l’internat, nous assurons une dizaine d’heures de continuité de soin. Il peut se passer beaucoup de choses », argumente-t-il. « Mais j’ai aussi la chance de participer à toutes les réunions éducatives et d’y amener mon vécu, ainsi qu’aux instances de supervision, qui sont plutôt des réflexions cliniques. » Ce qui est assez rare, puisque les réunions sont souvent inaccessibles aux travailleurs de la nuit pour des raisons de contraintes horaires dans l’amplitude du temps de travail.

Thomas voit bien la différence quand il ne travaille pas sur ce groupe du week-end et des vacances. « Par ailleurs, quand je travaille sur un autre pavillon en semaine, là je ne peux pas faire les réunions. Mais idéalement, il faudrait que les veilleurs de nuit soient aux réunions éducatives pour faciliter la parole. Au moins de temps en temps. » Reste alors ces petits moments de transmission, la plupart du temps oraux.

Là encore, Thomas note une avancée depuis plusieurs années. « Il y a eu une évolution dans le temps, ajoute-t- il. Il y a encore quelques années ces liens se faisaient plutôt sur des rapports de proximité humaine parce qu’il n’y avait pas de temps de transmission clairement établis. Depuis quelques temps, nous avons un tuilage qui est systématiquement de 15 minutes. Comme tout le monde est plutôt bavard, ça dépasse souvent ! L’information circule au maximum. »

Il y a donc des endroits où la veille est mise au travail, où la nuit est aussi clinique. Le sentiment de Thomas pourrait bien résumer le fruit de cette réflexion commune. Il dit que « les enfants dorment plutôt bien, ici. » Voilà une évaluation sans autre grille de lecture que celle d’un apaisement des tensions internes et externes.


  • "Éveilleuse de nuit"

    Le jour croise la nuit, sans jamais se rencontrer. Camille, veilleuse de nuit en CHRS, détaille son travail d’écoute, la nuit, dans une institution qui ne la voit pas.

    Il est 11 heures du matin, Camille arrive au rendez-vous et s’excuse tout de suite. « Je suis désolée, je n’ai pas les idées très claires, je n’ai pas réussi à dormir cette nuit. Cela faisait longtemps que je n’avais pas fait d’insomnie. » La première question qui vient est alors de savoir si cela a un lien avec son travail. «  Oui, bien sûr, les rythmes sont complètement déréglés et c’est parfois dur à vivre. Il faut en parler de ça, ce n’est pas rien. » Elle enchaîne : « Je fais une semaine à cinq nuits, puis la semaine suivante deux nuits. Il faut savoir que le travail de nuit coupe des réseaux sociaux. Au début, je faisais des efforts pour sortir avec des amis avant d’aller travailler, mais maintenant je n’en ai plus la force. »

Depuis une dizaine d’années, Camille travaille comme veilleuse de nuit dans un CHRS (Centre d’hébergement et de réinsertion sociale) dans l’Est de la France, qui accueille des femmes et leurs enfants, souvent précarisées suite au départ du domicile pour violences conjugales. Depuis quelques années, des places ont été également ouvertes pour accueillir des femmes migrantes isolées avec ou sans enfants. Camille et ses collègues font donc face au quotidien à des situations toutes autant singulières les unes que les autres. « C’est bien simple, résume-t elle, il n’y a pas deux nuits pareilles, pas question de routine. »

La reconnaissance de la nuit


« Tant qu’elle ne pose pas de problème, la nuit n’existe pas », avance comme préalable Camille à la reconnaissance de son travail par l’institution. Ou plutôt à la reconnaissance partielle. « Ce sont des petites choses, mais qui montrent que nous ne sommes pas une priorité. Nous avons repris les réunions avec toute l’équipe de veille depuis quelques temps, mais elles se tiennent une seule fois tous les… trois mois. »

Difficile d’envisager un travail d’équipe coordonné et mis en réflexion dans ces conditions. « Quant aux réunions avec les éducateurs de la journée, il n’y en a pas assez. La plupart du temps, notre parole reste sur le registre de l’information. Nous pouvons alerter sur telle ou telle situation, d’autant plus s’il s’est passé quelque chose la nuit. »
« D’une manière générale, j’ai l’impression que notre parole n’a pas de poids. Nous n’avons aucun pouvoir de décision, et la réalité de la nuit n’est pas prise en considération. Pour autant, la nuit même avec une équipe restreinte il faut prendre soin du collectif et souvent d’une personne en particulier. »

Les situations complexes vécues par Camille sont pourtant très proches de celles qui peuvent survenir en journée. La nuit aussi il faut intervenir pour réguler les conflits, être attentifs aux fragilités des femmes.
« La nuit exacerbe aussi parfois plus les tensions et les angoisses. Il faut être tout le temps vigilant. Cela arrive, de temps en temps, de devoir appeler les secours pour nous aider dans une situation urgente. »
« Nous tenons une place singulière, poursuit Camille, nous sommes dans un entre-deux, dans un espace particulier. Il y a beaucoup d’isolement, mais il y a aussi d’autres opportunités qui s’offrent à nous. »

Dans la marge d’écoute de la nuit

« En même temps, nous ne sommes pas tenues à quoi que ce soit. Nous n’avons pas d’obligation de résultat, ni les mêmes contraintes à avoir que dans la journée. Quelque part, nous tenons à cette position. » Et là, Camille ouvre tranquillement une porte pour comprendre ce qu’il se passe la nuit entre les professionnels et les personnes accueillies.

« Nous sommes un peu en décalage, un peu plus éloignées du contrat institutionnel que les éducatrices de jour. Quelque chose se détend dans les relations. De nombreuses femmes viennent partager des choses avec nous, elles se confient. Tout est à recueillir dans la parole de l’accueillie : le bavardage sur le quotidien, les goûts et autres babioles comme ce qu’elles nous disent sur leur vécu, leurs questionnements à mi-mot, leurs difficultés mais aussi leur force, leur bataille gagnée ou à gagner… Et c’est au-delà des mots aussi. Il y a alors du sens à être là. »

Alors que la parole semble bloquée la journée, l’ambiance de la nuit semble propice à instaurer une relation de confiance. La nuit le téléphone ne sonne pas régulièrement, et la disponibilité des écoutantes est bien plus grande que dans les tourments d’une journée pleine de rendez-vous et de bruits qui parasitent incessamment les relations humaines. La parole semble donc s’être déplacée là où il y a de l’espace pour l’accueillir.

« C’est clair que nous avons une marge d’écoute différente des collègues de la journée. Mais nous avons aussi un regard différent, qui n’est pas dans le socio-éducatif à proprement parler. Nous n’avons pas de comptes à rendre, nous ne prenons pas de notes, et ces femmes n’ont pas de comptes à nous rendre si ce n’est de respecter la vie du collectif. Tout cela, ça joue dans la relation. Nous pouvons nous permettre d’avoir une écoute flottante. Il y a aussi une sorte d’éthique à avoir, qui va parfois à l’encontre d’un mandat, quelque part dans cette parole décalée. Il faut être éveillée à l’inattendu. Être éveilleuse de nuit. »

Camille aborde alors un sujet problématique, vécu dans la plupart des institutions sociales et médico-sociales entre les équipes de jour et les équipes de nuit. Un mal-être plus ou moins discuté et partagé, mais qui agit sous forme latente dans la vie institutionnelle : le jour et la nuit ne font que se croiser. Qu’y a-t-il entre la lune et le soleil, pourrait-on se demander poétiquement ? Camille propose un simple trait d’union qu’il faut tracer au jour le jour.

Établir des liens entre le jour et la nuit

« Ce n’est pas une surprise, mais ce qui pose problème c’est la transmission. » Camille raconte le déroulé de sa nuit de travail jusqu’au petit matin. « J’arrive à 21 heures. Nous avons seulement quinze minutes de transmission avec les professionnelles de la journée. C’est la théorie sur le papier, mais cela arrive que les éducatrices et éducateurs restent souvent plus longtemps. Beaucoup de choses sont dites oralement. Il y a bien un cahier, mais son utilisation est très réduite. Pour moi, nous devons établir des liens, être un trait d’union entre la personne accueillie et les éducatrices. Mais ce n’est pas tout le temps possible. »

Camille remarque aussi que les moyens ne sont pas réellement mis en œuvre pour faciliter la communication. Réunion impossible à programmer parce que les plannings sont incompatibles. Ou réunion annulée, repoussée. Là encore, il est difficile de discerner ce qui est des contraintes d’organisation d’une volonté, consciente ou inconsciente, de ne pas se faire rencontrer ces deux facettes des institutions. « Pourtant, nous travaillons avec les mêmes personnes, nous sommes censés aller dans le même sens. »

« Le matin nous partons à 7 heures et nous ne voyons pas d’éducatrice. Le lien se fait avec les ASH qui viennent de bonne heure faire le ménage. Leur travail est aussi très important, elles sont proches des résidentes. Mais il y a quand même un lien dans la communication avec l’équipe éducative de journée qui ne se fait pas. C’est dommageable. »

Il manque une vision institutionnelle des liens entre la nuit et le jour. La transmission, élément important dans l’accompagnement socio-éducatif diurne comme nocturne, n’est pas seulement une affaire de professionnelles laissées juges et libres arbitres de son utilisation et de son interprétation. Des traits d’union, il faut faire des ponts.


[1Surveiller et punir, Michel Foucault, édition Gallimard collection Tel, 1975, page 206.